Il est des lieux qui semblent figés dans le temps, des refuges où l’âme d’un artiste continue d’exister bien après son départ. C’est le cas de la maison de Jean Cocteau, son esprit imprègne toujours sa demeure qui se trouve à Milly-la-Forêt, véritable sanctuaire où son âme semble encore résider. En franchissant le passage couvert qui mène à cette demeure, on délaisse le monde minéral pour une atmosphère végétale apaisante, ce que le poète lui-même décrivait comme « la chose la plus rare au monde : un cadre ».
Acquise en 1947 juste après le tournage de La Belle et la Bête, cette demeure fut pour lui un sanctuaire, un refuge nécessaire contre le tumulte parisien. Ici, l’ancien château de la Bonde, avec ses vieilles pierres et l’eau des douves qui parcourent le jardin, offre une sérénité que le poète, alors fatigué, recherchait ardemment.
Visiter cette maison, c’est accepter de traverser le miroir pour plonger dans l’intimité d’un homme complexe aux mille talents. Jean Cocteau était un poète au sens total : écrivain, cinéaste, dessinateur, céramiste. Longtemps injustement qualifié de « touche-à-tout » une étiquette parfois péjorative qui, pour certains critiques de son temps, remettait en cause la légitimité de son génie, Cocteau revendiquait cette multiplicité comme une manière d’être poète dans tous les domaines.
Personnage mondain, habitué des lieux chics comme le Ritz ou les salons parisiens, Cocteau fascinait autant qu’il agaçait ses contemporains, notamment les surréalistes avec qui les relations furent souvent houleuses. Pourtant, il était aussi un ami fidèle, proche de Coco Chanel, qui finança ses cures de désintoxication, ou encore du sculpteur Arno Breker et de l’artiste Julio Le Parc.
Cette maison est à son image : un intérieur qui témoigne de son goût pour l’insolite et de ses amitiés profondes. On y découvre des pièces chargées d’histoire, comme le salon aux tissus léopard, une signature de la décoratrice Madeleine Castaing. De la cuisine au bureau, en passant par sa chambre, chaque pièce de la demeure abrite des objets chinés et des cadeaux offerts par ses amis proches, comme cette fameuse Coco Chanel ou Francine Weisweller.
Chaque recoin révèle la complexité de son tempérament : une fragilité évidente tiraillé entre une vulnérabilité marquée par son addiction à l’opium et sa force créatrice inépuisable. La figure d’Édouard Dermit, jardinier devenu son pilier et légataire, reste indissociable de ce lieu qu’il a patiemment préservé, sauvant ainsi la mémoire de Cocteau.
L’exposition temporaire au dernier étage de sa maison, consacrée à son amitié avec Colette, est un témoignage de leur lien unique, véritable trésor sauvegardé au cœur de sa demeure, cette exposition perpétue l’éclat et le souvenir de leur complicité. Bien que leur écart d’âge puisse laisser présumer une telle entente improbable, ces deux figures emblématiques des lettres françaises prouvent que les années s’effacent lorsque deux esprits s’accordent intellectuellement.
Bien plus qu’une simple relation, c’est une complicité fraternelle qui unit ces deux légendes de la littérature française. De leur rencontre au Palais de Glace à Paris jusqu’aux derniers jours de Colette, Cocteau a toujours manifesté une immense tendresse pour cette femme qu’il comparait à une chatte, « aux yeux perçants ». Cette amitié est illustrée par des dessins magnifiques, des lettres manuscrites et ce fameux portrait de 1944 peint à la farine et au charbon. On perçoit cette admiration mutuelle : Cocteau voyait en elle une femme libre, une « grande sœur » inspirante, tandis qu’elle admirait sa vitalité créatrice, le comparant à un « jeune frère qui en tout est son aîné ». Ce lien d’une grande profondeur, porté par une tendresse presque animale, est illustré par le chat que Cocteau dessina sous le bénitier de la chapelle Saint-Blaise-des-Simples, comme une invitation pour que son amie vienne lui rendre visite par-delà la mort.
Enfin, le jardin et la chapelle Saint-Blaise-des-Simples révèlent un Cocteau mystique, amoureux de la nature. Le jardin, avec ses quatre carrés de vergers et ses douves, est un lieu de vie où le poète se promenait souvent en peignoir blanc. Michel Charpentier y a laissé ses Vierges à l’enfant et ses chiens gardiens, ajoutant une touche sculpturale à ce sublime jardin. Dans la chapelle, où il est enterré, il réalise un programme décoratif unique dédié aux « simples », plantes médicinales du terroir et une Résurrection du Christ, témoignant de sa quête spirituelle inaboutie mais sincère : quérir le corps par la nature et l’âme par l’art.
C’est une visite totale, une traversée du miroir où chaque objet, chaque trait de fusain, chaque fleur du jardin, raconte un morceau de vie de ce génie qui a su inventer son propre monde.
Pélopia Maury
Du 18 avril au 29 novembre 2026
Maison Jean Cocteau, 15 rue du Lau, 91490 Milly-la-Forêt.
Ouvert du jeudi au dimanche, de 11h à 18h.