Comment exposer le souvenir d’une cohabitation ? C’est à cette question complexe que répond « Une fenêtre contre le temps », proposition curatoriale née de la promiscuité créative de la Drawing Factory (61 rue de Richelieu). Sous la direction de l’historienne de l’art et commissaire indépendante Claire Luna (Lauréate du Prix AICA France 2025), quatorze artistes opèrent un « déménagement partiel » vers le Drawing Hotel.
Pendant trois mois, le dessin s’affranchit du cadre white cube traditionnel pour investir les espaces vernaculaires du lieu : du lobby aux circulations, jusqu’au sous-sol, transfiguré en salle de fermentation.
Une poétique de la liminalité
Pour Claire Luna, dont les recherches explorent l’in-betweenness (l’espace-entre) et l’infiltration comme stratégie de résistance, l’hôtel devient un réceptacle phénoménologique. Résider n’est plus une simple condition de production, mais une ontologie : une manière d’être là, ensemble.
L’exposition trouble les frontières de l’intime par des gestes discrets, presque clandestins : un journal intime qui s’épanche dans le lobby, une chambre habitée de manière sporadique, ou la distribution aléatoire d’un pain artisanal. Le quotidien devient le support d’une hantise artistique douce.
Cartographie des forces en présence
Le corpus d’artistes se structure autour de trois grandes dynamiques plastiques, où le dessin agit comme révélateur de l’invisible.
1. Les archéologies de l’inconscient et du récit
Le dessin s’affirme ici comme un contre-pouvoir face à l’immédiateté numérique, un outil de spéléologie mentale.
- Amélie Barnathan : Déploie une imagerie obsessionnelle nourrie par le sublime et le grotesque. Ses compositions complexes explorent la monstruosité en histoire de l’art, la sexualité et le psychisme adolescent.
- Antoine Conde : À l’intersection du dessin et de l’installation, il matérialise des fictions spatiales inspirées par la littérature contemporaine.
- Adji Titus : Convoque le pastel à l’huile et la peinture pour traduire l’infra-ordinaire des relations humaines dans des cosmologies vibrantes d’espoir.
2. Le paysage étendu : entre réel et altération
Le motif du paysage subit des hybridations techniques, oscillant entre l’empreinte physique et la réécriture graphique.
- Dana Cojbuc : Hybride la photographie et le fusain. Ses interventions graphiques prolongent le réel, transformant le support argentique en un territoire de Land Art imaginaire.
- Louise Dumas : Restitue les mutations de l’architecture contemporaine par de grands formats au pastel, jouant sur des transparences spectrales du tissu urbain.
- Merlin Rogeat : Entrelace dessin et gravure en taille d’épargne. Ses œuvres, influencées par des séjours au Rajasthan, explorent la porosité des règnes (animal, végétal) au cœur d’écosystèmes en mutation.
- Tamaris Borrelly : Ancienne élève de Giuseppe Penone, elle articule dessin et installations éco-engagées, questionnant notre perception de la biodiversité.
3. Processus organiques et dérèglements du support
Ici, le dessin devient une extension du corps, du temps long ou de la machine.
- Camila Eslava : Issue d’une thèse intitulée « Dessiner l’Esprit Dessinant », elle pratique un dessin méditatif et expansif, conçu comme une célébration plastique du vivant.
- Thibaut Huchard : Propose une réflexion analytique sur la stratification (crayon, gravure, feuille d’or) appliquée sur des supports hétérogènes (calque, bois).
- Boryana Petkova (Prix Carta Bianca 2025) & Justine Joly : Deux approches rigoureuses des limites du médium. Si Petkova interroge la contrainte physique du geste, Joly traque l’instant de fracture, ce qui continue d’exister juste au-delà du cadre.
- Clara Louise Hoffsaes & Baptiste Filippi : Les perturbateurs protocolaires. Hoffsaes crée des paysages ambigus aux frontières du numérique et du sonore ; Filippi détourne les répertoires anciens et va jusqu’à utiliser la carrosserie de sa voiture comme presse de gravure.
- Marguerite Canguilhem : Incarne une démarche transdisciplinaire radicale, liant son diplôme de La Cambre à des expériences de vie hétéroclites (travail auprès d’enfants aveugles, future formation de brancardière), faisant de la porosité sociale le moteur de sa démarche.
« Une fenêtre contre le temps » évite le piège de la simple restitution d’atelier. Elle en prolonge l’intimité, la porosité et la conscience de l’autre à travers des gestes artistiques infiltrés dans le quotidien d’un lieu de passage. Claire Luna et ses artistes signent une exposition manifeste sur la persistance de l’autre et la possibilité du commun dans les espaces de transit.
Véronique Spahis
Du 28 mai au 6 septembre 2026
Drawing Lab, 17 rue de Richelieu, 75001 Paris
Tous les jours de 11h à 19h – entrée libre – Présence d’un médiateur du mardi au samedi de 11h à 19h (hors jours fériés)