Au cœur du Festival Off d’Avignon, le Théâtre du Girasole s’apprête à devenir le sismographe d’un vertige psychologique. Du 3 au 25 juillet 2026, la reprise du Circuit ordinaire de Jean-Claude Carrière, gravée dans une mise en scène au rasoir signée Alexandre Tchobanoff, s’annonce comme l’un des rendez-vous les plus stimulants de cette édition. Cette œuvre courte (1h15) et dense revendique la souveraineté absolue du verbe, du sous-entendu et du doute.
Une mécanique kafkaïenne au cœur du bar
L’histoire débute dans un lieu banal : un bar. Deux hommes se retrouvent face à face. L’un est commissaire de police, l’autre informateur. Une serveuse énigmatique observe silencieusement leur échange. Ce qui ressemble d’abord à un interrogatoire classique se transforme progressivement en confrontation, puis en véritable affrontement psychologique. Les certitudes vacillent, les rapports de force s’inversent et les rôles deviennent de plus en plus ambigus. Ce qui s’amorce comme un rituel bureaucratique routinier glisse rapidement vers le huis clos kafkaïen hors du temps.
Par la seule force d’une langue ciselée, les certitudes vacillent, les rapports de domination s’inversent et la vérité se dérobe. Jean-Claude Carrière, grand maître de l’ambiguïté et collaborateur historique de Luis Buñuel, dissèque une pathologie universelle : les zones grises de la conscience où s’entremêlent la peur, l’ambition, la survie et le besoin viscéral de reconnaissance. Comment se construit la dépendance entre celui qui détient l’information et celui qui l’exploite ? Qui, au bout du compte, manipule l’autre ?
La tension du silence
Pour orchestrer ce bras de fer psychologique, Alexandre Tchobanoff mise sur une économie de moyens absolue, confiant le texte aux physiques tranchants de Stéphane Bierry et Yann Collette. Mais la clé de voûte de ce dispositif dramatique réside dans sa triangulation : la présence énigmatique d’une serveuse silencieuse, incarnée par Prisca Lona.
Témoin muet de cet affrontement cynique, elle matérialise à elle seule le regard du spectateur, transformé malgré lui en enquêteur au sein d’un jeu dont les règles se réinventent à chaque réplique.
De la fiche cartonnée au panoptique numérique
Bien que le texte ait été conçu en 2002, son titre résonne aujourd’hui avec une prescience ironique. Ce « circuit » n’a rien d’exceptionnel : il est ordinaire, structurel, ancré dans le quotidien des sociétés. À l’ère de la surveillance algorithmique, des réseaux sociaux et du contrôle social permanent, la pièce subit une métamorphose thématique majeure.
Le titre lui-même, « Le Circuit ordinaire », suggère que ces mécanismes ne sont pas exceptionnels mais au contraire profondément ancrés dans le fonctionnement quotidien des sociétés. La pièce invite ainsi le spectateur à s’interroger sur sa propre place dans ces chaînes invisibles d’information, de pouvoir et d’influence.
L’équipe
Alexandre Tchobanoff (metteur en scène) Formé à la danse à Sofia puis à la mise en scène à Sofia et à Moscou (GITIS). De 1972 à 1989, il mène une carrière de danseur, chorégraphe et metteur en scène à l’Opéra national de Roussé et au Théâtre national musical de Sofia. En 1989, il effectue une spécialisation d’un an en mise en scène et chorégraphie à l’Opéra Garnier et s’installe à Paris. Après une maîtrise en cinéma et réalisation, il met notamment en scène La loi de la jungle adaptation en comédie musicale de l’œuvre de Rudyard Kipling (1994), Couple ouvert à deux battants de Dario Fo et Franca Ramé (1997), La dernière nuit de Socrate de Stefan Tzanev (1999), La frontière de Kalin Iliev (2009), Cendres sur les mains de Laurent Gaudé (2021) et Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès (2022).
Yann Collette (Artiste interprète) Au cinéma, il tourne dans de nombreux films notamment avec Andrzej Zuławski, Georges Lautner, Philippe de Broca, Jacques Rivette, Edouard Molinaro, Bernie Bonvoisin, Enki Bilal, Robert Altman… Après avoir créé dans les années 80 le grand « Théâtre du Chapeau Rouge », il travaille sous la direction de metteurs en scène tels que Bruno Bayen, Antoine Vitez, Sophie Loucachevsky, André Engel, Matthias Langhoff, Alain Françon, Jean-Louis Martinelli, David Géry, Krzysztof Warlikowski et Rolland Auzet. Après un bref passage en tant que pensionnaire de la Comédie-Française, il démissionne…Il reprend sa liberté et joue sur toutes les grandes scènes françaises et dans le monde.
Stéphane Bierry (Artiste interprète) Formé au Conservatoire national supérieur d’art dramatique (1981-1984), il reçoit le Prix Gérard Philipe en 1991. Dans les années 80, il joue au Théâtre national de la Criée durant plusieurs saisons sous la direction de Marcel Maréchal Le Malade imaginaire, Question de géographie, Capitaine Fracasse, American buffalo… Dans les années 90, il joue au Théâtre national de Chaillot chez Jérôme Savary dans Dommage qu’elle soit une putain de John Ford et dans La peau trop fine de Jean Pierre Bisson. En 2001, il joue dans Les directeurs de Daniel Besse. Il crée au Théâtre de Poche Après la pluie de Sergi Belbel ainsi que L’illusion comique puis Le menteur de Pierre Corneille, toutes trois mises en scène par Marion Bierry.
Prisca Lona (Artiste interprète) Formée à l’art dramatique au cours Cochet-Delavène (2014-2016) puis au chant et à la danse à l’Ecole Professionnelle de Comédie Musicale (2017-2019). Prisca travaille avec Alexandre Tchobanoff depuis mars 2019 en tant que comédienne, assistante à la mise en scène et collaboratrice artistique. Parallèlement, elle continue de se former notamment en chant et en danse. En 2024, elle obtient la licence professionnelle encadrement d’atelier de pratique théâtrale de Paris 3 et, en 2025, elle adapte Sainte Jeanne des abattoirs de Bertolt Brecht pour sa première mise en scène.
La délation verticale d’autrefois s’est horizontalisée. Le rapporteur moderne n’est plus seulement un homme de l’ombre, mais l’infrastructure numérique elle-même, alimentée par nos propres traces et consentements. Le spectateur est ainsi renvoyé à sa propre responsabilité au sein de ces chaînes invisibles d’influence et d’information. Entre suspense, humour noir et dissection philosophique, ce théâtre de l’intelligence s’impose comme une brûlante nécessité de la scène avignonnaise.
Véronique Spahis
du 3 au 25 juillet (relâches les 8, 15 et 22 juillet) 2026 à 13h35
Théâtre du Girasole, 24 Bis rue Guillaume Puy, Avignon