Dans l’imaginaire collectif, le Jugement de Pâris est le point de bascule qui fait se produire la Guerre de Troie. Pour les vignerons et le monde du vin, il s’agit d’une date bien plus amère. En 1976, une dégustation de vins Américains et Français assurée par les plus grands connaisseurs tricolores rend un verdict inattendu : à l’aveugle, le vin de l’Oncle Sam remporte le choix des papilles. Cinquante ans après, l’ambassade américaine en France a fêté cet anniversaire lundi 8 juin 2026. Non sans faire montre d’une certaine bouteille.
Du vin a coulé sous les ponts. Depuis 1976 et cette dégustation à l’aveugle, le Jugement de Paris est un épisode oublié en France. « Je n’en avais même pas entendu parler », confie un jeune sommelier d’un palace du VIIIe arrondissement.
Ce lundi 8 juin 2026, tout comme plusieurs de ses collègues, marchands de vins, grossistes ou simples amateurs, il a pourtant été invité à cet anniversaire particulier. Celui du souvenir d’un véritable camouflet. Onze spécialistes des plus courus de la capitale, subissent une cruelle humiliation, la plus humaine qui soit : avoir trouvé, à l’aveugle, que le vin Américain, le Chardonnay du Château Montelena (Californie), avait meilleur goût que le Meursault (Bourgogne).
50 ans après, pas de polémique mais des problématiques
« Ça fait réfléchir, pourtant on n’en parle pas entre nous », confie-t-il. Comme si la date avait été effacée de la carte. Vidée de toute symbolique comme l’on jetterait un voile pudique sur un millésime en deçà des attentes. Erreur d’appréciation ou véritable jugement qui nécessite donc de tirer des conclusions ? 50 ans après, on préfère ne pas nourrir de quelconques polémiques.
« On est arrivé après. Ce n’est pas une réflexion pour nous. Notre pratique a évolué », confirme un formateur en vin Hongkongais évoluant sur le territoire de l’Hexagone. Pour lui, le vin reste bien un domaine où l’objectivité prime sur la subjectivité. « Entre les vins, il y a clairement des différences. » Traduction : on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre.
« A partir du Jugement de Paris, c’est surtout une nouvelle vision du vin qui est apparue », souligne de son côté Matthew Craffton. Vigneron au Château Montelena, auréolé il y a 50 ans, l’Américain a l’accent aussi prononcé que les notes aromatiques qu’il produit, reconnaît que le Jugement de Paris a surtout eu une influence sur le développement économique du vin outre-Atlantique.
« Aucune différence entre un producteur australien et français »
« Avant, il n’y avait que la France. Il n’y avait qu’un pays de référence. Aujourd’hui, le marché s’est élargi. Tout le monde a compris que le bon vin ne venait pas que de France », atteste Gaëtan Turner, marchand de vin australien, président de South World Wines. Son organisation fête cette année ses vingt ans. « On importe les vins du monde en France. »
Australie, Chili, Argentine, Amérique, Canada : la vraie révolution du Jugement de Paris est d’avoir multiplié les productions de vin dans le monde entier. « Il n’y a aucune différence entre un producteur Australien et Français », s’agace quelque peu Gaëtan Turner lorsqu’on le questionne sur l’aspect traditionnel qui pourrait être moins fort dans ces autres pays comparés à la France. Tant que le vin est bon, il faut le boire, résumerait-on.
« Le vin californien symbolise également la relation entre la France et les Etats-Unis. Une collaboration commerciale », vante, verre à la main, Matthew Craffton. La célébration du Jugement de Paris intervient à la même période que le 250e anniversaire de l’indépendance des Etats-Unis (4 juillet). Réchauffer les relations autour d’une bonne bouteille, c’est aussi l’objectif du Château Montelena en ce lundi 8 juin 2026.
Car depuis 1976, du vin a également coulé sous les ponts de ce côté-ci. Les relations franco-américaines ne sont plus au beau fixe. Promouvoir le vin Américain, au-delà de l’aspect gustatif et gastronomique, donne le ton d’une relation qui s’est inversée. La France ne détient plus son exception : elle n’est plus seule à produire. Plus seule à fournir.
Vin américain, « un microcosme »
« Le vin Américain reste cependant à la marge », confirme notre sommelier. « Les grands palaces parisiens reçoivent principalement des touristes. Et en France, ils veulent boire du vin Français. »
Les producteurs de Bourgogne et de Bordeaux n’ont donc aucun souci à se faire ? « Les producteurs australiens que je connais sont bien plus dans la recherche qu’en France. Ils se questionnent toujours. » Comprendre : les producteurs Français semblent encore ignorer qu’ils ne sont plus seuls. Et jouiraient d’un statut dépassé, ou en passe de l’être.
« On ne parle que d’une niche. Le vin Américain en termes de part de marché reste dérisoire », rassure un grossiste niçois.
Les chiffres de vente à l’export sont en effet clairs. En 2024, les Etats-Unis ont exporté pour plus de 4 milliards d’euros de vins et spiritueux tricolores, tandis que la France a importé, sur la même période, pour 1 milliard de vins et spiritueux étrangers, toutes nationalités confondues.
France et Etats-Unis ne jouent pas dans la même cour, quand bien même ils peuvent être amenés à boire dans le même verre. Donald Trump l’a lui-même avoué à demi-mot. En janvier 2026, le président Américain a retiré sa taxe douanière de 200% visant les vins et spiritueux Français. Le vin reste une arme géopolitique pour la France ; partie intégrante du soft power.
« Le vin Américain c’est un microcosme, poursuit le grossiste. Ils n’ont aucun avantage sur le vin Français. A commencer par le prix. Ils sont vendus au même prix que les Français. »
« Aucun intérêt » donc à se porter acquéreur de bouteilles américaines pour le marché français. « Mais il est bon, reconnaît-il. J’ai passé une très bonne soirée. Quand on travaille avec les américains, on sait toujours à quoi s’attendre. »
Les verres sonnent donc en ce 8 juin. On « tchin », sourire en coin. Le Jugement de Paris s’envole dans les effluves des nouvelles productions du Château Montelena. Entre les verres, on est disert. Le vin crée du liant. L’essentiel étant d’éviter la lie.
Gabriel Moser