Au Jardin Créole de Maule, la célèbre cheffe guadeloupéenne nous invite à découvrir une cuisine de transmission, de mémoire et de partage.
Il y a des restaurants où l’on vient déjeuner. Et puis il y a ceux où l’on vient voyager.
À Maule, dans les Yvelines, Babette de Rozières a imaginé un lieu où les kilomètres qui séparent la région parisienne des Antilles semblent soudain s’effacer. Au Jardin Créole en Yvelines, les couleurs, les matières, les objets et les parfums composent un univers qui évoque immédiatement les îles.
Mais derrière cette adresse à quelques pas seulement de la gare, se cache surtout une femme au parcours exceptionnel, qui a consacré sa vie à faire connaître une cuisine trop longtemps réduite à quelques clichés exotiques. Une cuisine qu’elle défend comme une véritable culture : celle de la Guadeloupe, de ses produits, de ses épices, de ses histoires et de ses métissages.
Babette de Rozières, une femme de caractère
Avant de devenir l’une des grandes ambassadrices de la cuisine créole, Babette de Rozières a connu une trajectoire pour le moins singulière. Née en Guadeloupe, elle arrive très jeune en métropole. Paris devient alors son nouveau terrain de jeu. Elle travaille dans l’audiovisuel et découvre les coulisses de la télévision en devenant notamment scripte pour les célèbres émissions de Maritie et Gilbert Carpentier… mais la cuisine est déjà là, en filigrane.
En 1978, elle ouvre son premier restaurant parisien, un tout petit établissement composé d’un bar et de seulement deux tables, près des Folies Bergère. Au menu : les saveurs de son enfance, les accras, le punch, le colombo… Cette première adresse marque le début d’une longue aventure qui la conduira de Paris à Saint-Tropez, puis en Guadeloupe, avant de revenir en métropole.
Au fil des années, Babette devient restauratrice, auteure, animatrice de télévision et véritable personnalité médiatique. Elle apparaît dans de nombreuses émissions et devient notamment le visage de plusieurs programmes consacrés à la cuisine.
Son credo ? Faire découvrir la gastronomie créole autrement. Pas comme une cuisine folklorique ou simplement « exotique », mais comme une cuisine née de l’histoire, des voyages et du métissage. Un parcours qui explique sans doute pourquoi, chez Babette, un plat raconte toujours quelque chose.
De La Case au Jardin Créole
En 2011, Babette installe son univers à Maule avec La Case de Babette. Quelques années plus tard, l’adresse évolue et devient le Jardin Créole en Yvelines, une nouvelle aventure qui conserve l’âme antillaise de la maison tout en offrant un cadre repensé.
Situé à proximité immédiate de la gare de Maule, le restaurant se présente aujourd’hui comme une véritable escale gourmande aux portes de Paris. Le lieu revendique une cuisine authentique et généreuse, où les épices antillaises rencontrent un certain art de recevoir à la française. Le décor participe pleinement à cette expérience !
Une villa créole loin des tropiques
Dès que l’on entre, le dépaysement est immédiat. Le restaurant évoque une grande maison des îles, chaleureuse et colorée. Le bois, les objets, les matières, les références à la Guadeloupe et aux Caraïbes composent une décoration généreuse, presque théâtrale, qui donne au lieu des allures de case créole. Tout semble pensé pour que le repas commence avant même l’arrivée du premier plat.
On regarde autour de soi, on s’imprègne des couleurs, on écoute Babette parler de sa Guadeloupe… et l’on comprend que le Jardin Créole n’est pas simplement un restaurant antillais installé dans les Yvelines. C’est un morceau de son histoire.
L’accras, une bouchée d’histoire
Le voyage commence avec des accras de morue, accompagnés d’un cocktail planteur à l’hibiscus et au rhum vieux Saint James. Et avant même de goûter, Babette raconte… car chez elle, la cuisine est indissociable de la transmission.
Elle évoque l’histoire de la morue et cette époque où, dans les Antilles, c’était véritablement « le paradis de la morue ».
L’image est surprenante. Comment ce poisson venu des mers froides de l’Atlantique Nord a-t-il pu devenir l’un des ingrédients emblématiques de la cuisine antillaise ?
C’est justement toute la richesse de l’histoire culinaire des Caraïbes : celle d’un territoire où se sont rencontrées des populations, des cultures et des traditions venues de plusieurs continents.
La morue, longtemps très présente dans les échanges commerciaux et l’alimentation des populations antillaises, va ainsi trouver une place de choix dans la cuisine créole. Les populations africaines déportées aux Antilles ont notamment contribué à la transmission des préparations de type beignets, dont les accras de morue sont devenus l’une des expressions les plus célèbres.
Dans la bouche de Babette, cette histoire prend une dimension particulière. L’accras n’est plus simplement ce petit beignet doré que l’on déguste à l’apéritif c’est une bouchée de mémoire.
Croustillant à l’extérieur, moelleux à l’intérieur, parfumé et généreux, il ouvre le repas avec cette simplicité trompeuse des grands classiques : quelques ingrédients, mais tout un monde derrière.
Le planteur vient prolonger cette première impression. L’hibiscus apporte une note florale et fruitée tandis que le rhum vieux Saint James donne au cocktail une profondeur chaleureuse. Le ton est donné.
Quand les épices racontent les îles
Viennent ensuite les crevettes à la sauce pimentée. La cuisine de Babette ne cherche pas à mettre le convive au défi. Le piment n’est pas là pour masquer les saveurs, mais pour leur donner du relief.
C’est toute la philosophie d’une cuisine créole bien maîtrisée : les épices construisent le plat, elles ne l’écrasent pas. Babette raconte volontiers que son apprentissage s’est fait très tôt, auprès notamment de sa grand-mère, et qu’elle a appris à reconnaître les saveurs presque instinctivement, « par le nez ».
Cette approche se ressent dans l’assiette. Les parfums arrivent avant même la première bouchée.
Le Jardin Créole revendique d’ailleurs une cuisine faite maison, mijotée et préparée dans la tradition antillaise, avec des plats « normalement épicés et très peu pimentés » afin de laisser les saveurs s’exprimer.
La joue de porc, douceur caramélisée
Changement de registre avec la joue de porc caramélisée. Après la fraîcheur iodée des crevettes et le caractère des épices, la joue de porc apporte une gourmandise plus profonde.
Ce morceau, qui demande une cuisson longue pour révéler tout son fondant, se prête merveilleusement aux préparations mijotées. Ici, la caramélisation vient apporter une touche sucrée qui fait écho à certaines associations chères aux cuisines créoles. Le résultat est généreux, réconfortant, presque familial.
Et c’est peut-être là que réside l’un des secrets de la cuisine de Babette : derrière les couleurs et les épices, elle reste une cuisine de partage. Une cuisine qui invite à prendre son temps.
Coco et mangue : les îles en dessert
Pour terminer, place à la tarte à la coco et à la glace mangue. Deux saveurs qui n’ont besoin d’aucune explication pour nous transporter ailleurs. La coco apporte son onctuosité et sa douceur. La mangue, fraîche et fruitée, vient réveiller le palais et terminer le repas sur une note lumineuse.
Après le rhum, les épices, le piment, la morue et la viande caramélisée, le dessert semble refermer doucement le carnet de voyage. Une dernière bouchée, et l’on est encore un peu aux Antilles.
Une cuisine qui raconte une femme
Finalement, le plus intéressant au Jardin Créole n’est peut-être pas seulement ce que l’on trouve dans l’assiette. C’est ce que l’on découvre derrière.
Car la cuisine de Babette de Rozières ressemble à son parcours : généreuse, directe, métissée, pleine de caractère et profondément attachée à ses racines. Elle raconte une Guadeloupe qu’elle n’a jamais cessé de porter avec elle.
Elle raconte aussi une époque, celle où les cuisines ultramarines étaient encore peu représentées dans le paysage gastronomique français. Babette a contribué, à sa manière, à leur donner une voix et une visibilité. Et elle continue.
À Maule, son Jardin Créole est à la fois une table, une maison et une invitation au voyage. Une adresse où l’on peut venir pour déjeuner, mais aussi pour écouter, regarder, découvrir. Car ici, le repas ne se résume pas à une succession de plats.
Il commence avec une histoire de morue. Il se poursuit avec les parfums des épices. Il s’achève avec la douceur de la coco et de la mangue. Et entre les deux, il y a Babette. Une femme qui a fait de sa cuisine une façon de raconter son pays, son histoire et les Antilles.
Ida Taryep
Le Jardin Créole en Yvelines, 18 boulevard Paul Barré, 78580 Maule
Du mercredi au samedi de 12h à 15h30 et de 19h à 22h30 – Dimanche de 12h à 15h30 – le restaurant est fermé les lundis et mardis