A l’Institut du monde arabe, sous la présidence d’Anne-Claire Legendre, une exposition riche en émotions explore la dimension complexe du lien conjugal.
Sur le premier plateau, la tradition est à l’honneur, puis le second plateau explore les aspects modernes et contemporains de l’institution très vénérée du mariage dans les pays du Maghreb : La joie partagée, la longue route qui attend les époux, le carcan familial parfois oppressant, la condition féminine et… masculine, les affres de l’immigration, les hybridations de cultures, les expériences diasporiques, les refondations, l’évolution des législations.
L’exposition attire l’attention sur le caractère intime de la vie d’une femme, sur ses désirs, sur la place du social et du collectif, sur l’intériorité d’un couple.
Des artistes contemporains remarquables et trop méconnus en Occident nous en livrent des approches sociologiques et politiques subtiles, non dépourvues d’humour.
Tout d’abord, une affaire de femmes
La cérémonie du mariage au Maghreb mobilise tout un environnement féminin : la parenté de la mariée, ses sœurs, ses tantes et cousines, ses amies et des professionnelles détentrices de savoirs (appelées selon les régions neggafa, ziyana, matcha, hennana, djellassa) qui veillent à la transmission d’un état vers un autre. Car il s’agit bien d’un rite transitionnel entre deux foyers, deux familles, et deux sensibilités qui vont devoir s’accorder, celle de la femme avec celle de son époux. Un moment délicat pour l’orientation de toute une vie, sous le regard social d’une communauté. Ce rite symbolique ne peut s’accomplir sans un accompagnement, fait de partage et de sororité pour l’entrée de la jeune fille vers une nouvelle vie qui va exiger d’elle de renoncer à son environnement familier, quitter sa jeunesse insouciante, changer son mode de perception.
A la veille du chamboulement de sa vie intime, les préparatifs du mariage sont conçus pour la protection de la jeune femme. Ce jour-là, sur ses fragiles épaules, elle va porter des usages multiséculaires, revêtue d’or, d’argent, de velours, de soies, magnifiée. Huit couches de vêtements lui rappellent qu’elle endosse un poids lourd pour sa communauté.
Parures et bijoux, maquillage soigné et savant afin d’embellir la mariée sous les bons auspices des symboles de fécondité, soins du corps pratiqués avec savon noir, argile, onguents, parfums, eaux de fleurs qui lui rappellent qu’elle s’inscrit dans une culture et une histoire ancestrale. Pour cela, sont mobilisés des techniques d’habillement et des savoir-faire multiséculaires, où brille l’excellence des arts textiles. Ces pratiques prophylactiques de purification, d’ornementation, de maquillage sont destinées à la protéger des regards envieux, du « ‘aïn », le mauvais œil.
Le hammam accueille les derniers moments du célibat et symbolise les rites de purification avant le passage à la vie maritale. Le boudoir dédié à la cérémonie de la nuit de la henna (plante aromatique aux vertus si multiples et qui véhicule la baraka), le salon de coiffure avec ses professionnelles et maquilleuses, sont des lieux à l’abri du monde, réceptacles des moments privilégiés de discussions, de partage, de confidences ; des territoires exclusivement féminins.
La jeune fille pourra exprimer ses craintes et ses espoirs, parler librement. La joie, l’effervescence sont au rendez-vous et permettent la confiance, la transmission, les secrets… C’est une affaire de femmes, on se comprend.
Se parer
Le vestiaire de la mariée est riche de mémoire. Des héritages arabes, amazighs, andalous, ottomans et européens attestent des particularismes régionaux et de la circulation des cultures dans des espaces de civilisation variés. Pièces taillées ou cousues, étoffes drapées et tissées, brocards, voiles, robes, caftans, lins, satins, soies et broderies sophistiquées, paillettes, sequins, cannetilles et fil d’argent doré œuvrent à créer l’esthétique d’un imaginaire féminin raffiné. S’ajoutent maintenant aux costumes traditionnels, les dentelles finement travaillées des robes blanches du mariage à l’occidental.
Motifs géométriques, végétaux, animaliers, figuratifs parfois, tous portent un sens symbolique fort et attestent d’une noblesse pour glorifier ce jour unique. Les photographies de Lazhar Mansouri montrent que dans l’Algérie des années 60, existe un flottement entre le poids des traditions et le romantisme sincère et touchant des époux amoureux transportés hors du temps par un amour partagé, loin des stéréotypes du mariage arrangé.
Les bijoux sont des marqueurs du statut de la mariée, ils constituent sa dot, et resteront sa propriété. Diadèmes, bracelets, colliers, fibules en or se rattachent au monde citadin, l’argent plutôt au monde rural. Ils sont rehaussés de pierres semi-précieuses, de perles, de corail, de coquillages, ayant tous une signification particulière. Ils apportent la fécondité, la protection.
Le musée de la Parure à Rabat, ceux de Sousse, Tozeur, Nabeul, le Bardo à Alger, la fondation Majorelle ont prêté, entre autres contributeurs, des pièces artisanales magnifiques, aujourd’hui en concurrence avec des bijoux plus standardisés et usinés. La parure, outre l’aspect matrimonial, incarne la dimension du rêve ; la mariée est une princesse qui devra inspirer son époux pour toute une vie et méritera son respect.
Les couturières, les brodeuses, et la figure maternelle dont la place est centrale au moment des mariages, participent à la transmission du décorum afin de faire perdurer les rituels.
Le mariage, un enjeu tout aussi politique qu’intime
Autour du couple, un ensemble de règles aux fonctions économiques, sociales et juridiques se met en place. Le droit de la famille est au Maroc, en Algérie et en Tunisie, une branche autonome du droit. Les artistes présents montrent combien s’exercent des tensions internes entre luttes féministes et patriarcat, place du religieux et du séculier, poids des traditions et aspiration universelle au droit d’aimer.
Qu’il s’agisse du Code de la famille (Algérie, 1984) ou le Code du statut personnel (Tunisie, 1956 et Maroc, 1958), ces textes régissent tous les aspects du mariage et de ses effets (entre époux, successions, dissolution, rapports financiers). Il en ressort que seul l’Etat est habilité à dire le droit. S’ils reconnaissent la répudiation et les droits spécifiques de l’homme et de la femme en cas de différends, ils mettent à distance la polygamie, désormais interdite en Tunisie depuis 1956 ainsi que le divorce sans conditions, en revanche, sous conditions assouplies en Algérie et au Maroc.
Des groupes activistes féministes ont obtenu gain de cause pour plus d’égalité. En 2025, au Maroc, dont le parlement est saisi en ce sens, le Conseil des Oulémas a validé leurs revendications à l’émancipation.
La rencontre sous l’œil du photographe
La jeune femme est à l’épicentre de toutes les attentes sociales : future mariée, future mère, future gestionnaire du foyer, gardienne de la pureté à travers l’idéal de la virginité, perpétuatrice du groupe, vectrice de l’endogamie et porteuse d’innovation dans son rôle de femme active.
Mais demeure le mystère de la rencontre… Soit négociation entre deux individus, deux familles, soit fruit du hasard au gré des aléas de la dissémination diasporique, soit le résultat de la séduction qui s’opère naturellement au sein de la mixité. Parmi les tensions existantes entre tradition et modernité, les artistes présents s’attachent à la symbolique de la chambre conjugale, restituée à travers des objets : l’armoire qui contient le trousseau, les coffres, les boites à bijoux. On y lit en filigrane, les injonctions à l’assignation de genre, le contrôle de la sexualité, un espace domestique confiné et toutes sortes d’aspirations au bonheur avec leurs parts de désillusions. Tact et sous-entendus viennent s’agréger à la mise en scène de la pièce nuptiale.
Le mariage est une fête absolue, qu’il faut fixer dans le temps et qui survivra dans les mémoires grâce aux albums de famille. Les artistes présents à l’exposition ont traqué les regards, montrant la joie, la timidité, l’amour, les peurs, les gestes, les déséquilibres, le contradictoire, les instants bruts, les imperfections de l’éphémère.
L’art de recevoir
Au Maghreb, la cérémonie du mariage concerne toute la communauté, les proches au sens large, les voisins, le quartier. La fête a lieu dans les demeures sous les patios, et aussi dans la rue, sur les terrasses, sous des tentes, plus récemment dans les salons des grands hôtels. Ces lieux, de la médina à l’oasis, reçoivent le faste qui est dû à l’événement : tentures drapées, fleurs, trônes grandioses, tapis déroulés. Souvent, sans mixité de genre, mais peu à peu les choses changent.
La liesse collective, le farah préside toujours, tant l’échange des services est la coutume, en particulier chez les Amazighs où la twizaest la norme.
La maîtresse de maison veille à l’abondance des mets, ce qui l’accapare substantiellement, du couscous aux pâtisseries exquises à base de pâtes d’amandes, de miel et fruits secs. A cet effet, les plus beaux services, l’orfèvrerie, décorent la réception, colorent l’atmosphère. Des arts de la table aux arts culinaires…
Chants, danses munies de leurs instruments (zorna, bendir ou derbouka), musiques liturgiques et tzaghrit(youyous) forment un patrimoine immatériel toujours présent, et cohabitent avec les DJ.
La diaspora a dû apprendre à gérer les festivités hors contexte local, en intégrant la diversité, la mixité des cultures. Paris, Bruxelles, Marseille sont des villes où l’on trouve des quartiers spécialisés pour acheter les accessoires indispensables à la fête maghrébine, lorsque celle-ci a lieu loin des pays d’origine et du cœur.
Les artistes
Les artistes présents sont l’âme de l’exposition !
Ils questionnent les imaginaires autour du corps des femmes ( Amira lamti), les représentations normées du féminin (Khadija El Abyad), le rôle du vêtement comme gardien des traditions mais où le design peut s’amalgamer à une mode inclusive (Abdel Djalel Chib), la vie quotidienne dans une atmosphère colorée (Fatna Gbouri), le patrimoine culturel sous l’influence de la modernité surréaliste ( Abdelaziz Gorgi), l’iconographie stylisée de la culture populaire (Féla Kéfi), la frontalité du portrait comme interrogation de l’identité à travers des œuvres monumentales en noir et blanc ou en couleur (Valérie Belin), les constructions identitaires à l’intersection de deux cultures (Ymane Fakhir), la mémoire déconstruite sous l’effet de l’immigration (Djamel farès), ou enfin les photos qui captent des instants bruts, au plus près des êtres et des gestes (Daoud Aoulad-Syad).
Et d’autres encore, qui à eux tous justifient la visite de l’exposition !
Ce sont eux qui lui donnent sa dimension vivifiante, poétique, chatoyante, parfois nostalgique. Ils réveillent une poésie orientale immortalisée par les contes et récits littéraires, par les films, mais surtout alimentée par le quotidien des générations fidèles à la célébration de la mariée dont la centralité ne cesse de perdurer.
En marge de l’exposition, vous pouvez assister le 10 octobre au Banquet-concert de Camélia Jordana qui se marie à l’IMA, avant de sortir son nouvel album. Soirée musicale, lectures de textes et danses traditionnelles sont programmées. (Le samedi 7 novembre, Cabaret My Kali/ Ya leil Ein)
Autour de l’exposition : Des conférences, des séances cinématographiques, fictions et documentaires, des rencontres littéraires, des ateliers de création, la bibliothèque, des invitations très variées à l’appropriation de la culture du Maghreb.
Corinne Grand
du 29 septembre 2026 au 28 février 2007
Institut du monde arabe, 1, rue des Fossés-Saint-Bernard, Place Mohammed V – 75005 Paris
du mardi au vendredi de 10h à 18h, samedis, dimanches et jours fériés de 10h à 19h
Fermeture des caisses 45 minutes avant – Fermé le lundi