Pour sa nouvelle édition, le Prix Marcel Duchamp revient une seconde fois au Musée d’Art Moderne de Paris, en partenariat avec le Centre Pompidou. Sous le commissariat d’Odile Burluraux et de Nicolas Liucci-Goutnikov, l’exposition dessine un parcours où les pratiques se répondent moins par leurs formes que par une même attention portée à l’autre, à la mémoire et à la transmission.
Joël Andrianomearisoa, le duo Brognon Rollin, Laura Henno et Josèfa Ntjam développent chacun des univers singuliers. Pourtant, quelque chose circule d’une œuvre à l’autre : une volonté de faire de l’art un espace de rencontre, où l’expérience individuelle devient matière à récit collectif.
Né en 1977 à Antananarivo, Joël Andrianomearisoa travaille à partir du langage. Son Abécédaire de nos états affectifs (2026) constitue la matrice de l’ensemble présenté. Des mots et expressions en français, en anglais et en malgache apparaissent sur des affiches que les visiteurs sont invités à emporter. Le geste est simple et parvient à engager une idée essentielle dans le travail de l’artiste : celle d’un art qui se partage. Sa réflexion sur le langage se prolonge dans quatre grandes toiles brodées, où les lettre deviennent illisibles, perdant leur fonction première pour devenir formes et rythmes. Ce qui était destiné à être lu devient une expérience plastique, le langage n’étant plus seulement un moyen de communiquer, mais une matière vivante, capable de circuler entre les êtres.
Avec Brognon Rollin, le partage prend une dimension plus fragile. Le duo présente 5376 years, 1892 months, 1110 days, 1201 hours (2026), une installation composée de pousse-pièces de fête foraine chargés d’innombrables « jetons de sobriété ». Ces petits objets, remis dans différents groupes de parole ou d’entraide en santé mentale, portent en eux la durée d’une abstinence et la possibilité toujours présente d’une rechute. Dans l’installation, la mécanique du hasard rencontre une expérience profondément humaine où chaque jeton devient la trace d’un effort, d’un temps gagné, mais aussi d’un équilibre précaire. Brognon Rollin traduit leur valeur comme celle « d’une monnaie qui se gagne par le courage et se dévalue impitoyablement en cas de rechute ». Derrière l’objet, c’est toute une communauté invisible qui apparaît : celles et ceux qui tentent, jour après jour, de tenir.
La vidéo occupe une place importante dans cette édition, à l’instar du travail de Laura Henno. Photographe et cinéaste, l’artiste séjourne régulièrement depuis 2017 à Slab City, cité informelle installée au cœur du désert de Sonora en Californie. De cette longue fréquentation du lieu naît Sonora (2026), un film dans lequel plusieurs trajectoires se croisent. Pendant huit années, Laura Henno a observé ces existences fragiles et ces formes de résistance qui se développent en marge. Wiser tente ainsi de faire pousser un potager dans le sable pour les habitants les plus démunis. Zig évoque, par fragments, son retour d’Irak. Les récits ne se livrent jamais complètement, apparaissant par touches, comme si le temps du film épousait celui de ceux qu’il accompagne. Derrière les paysages arides et les figures solitaires, une autre géographie qui se dessine, celle de l’entraide, de la survie et des liens qui se créent dans un territoire où tout semble pourtant conduire à l’isolement.
Chez Josèfa Ntjam, le récit prend une forme plus directement mythologique. L’artiste, performeuse et écrivaine née en 1992 à Metz, présente Mbindi (2026), une installation immersive accompagnée de l’ensemble sculptural Chœur Ancestral (2026), composé de pièces en bois et en céramique. À la manière d’une fable, Mbindi raconte l’histoire d’un père, Joseph, incarné par le père de l’artiste, et de son fils Soñ, depuis leur village de Malandè au Cameroun. Leur récit est guidé par Mbindi, créature mythologique qui incarne la mémoire collective d’un peuple imaginaire. Le réel et le merveilleux se rencontrent ainsi dans un même espace. La mémoire familiale se transforme en récit collectif, tandis que la fiction devient un moyen de penser les identités, les filiations et la manière dont les histoires se transmettent. Chez Josèfa Ntjam, l’imaginaire n’éloigne pas du monde mais permet au contraire de le regarder autrement.
D’une œuvre à l’autre, l’exposition du Prix Marcel Duchamp 2026 fait émerger une même question : comment transmettre une expérience ? Par les mots, les images, les objets ou les récits, les quatre artistes déplacent une histoire personnelle vers un espace partagé. Les histoires individuelles deviennent matière à rencontre et l’exposition rappelle, avec une certaine simplicité, que l’art peut aussi être ce lieu où une expérience passe d’un être à un autre.
Julie Goy
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