Mary Cassatt, l’indépendante : une femme libre au cœur de l’impressionnisme

Au musée d’Orsay, une grande rétrospective redonne à Mary Cassatt la place qu’elle mérite dans l’histoire de l’art.

Du 6 octobre 2026 au 31 janvier 2027, le musée d’Orsay consacre pour la première fois en France une grande exposition à Mary Cassatt. Réunissant plus de 80 peintures, pastels et estampes, Mary Cassatt. L’indépendante propose un nouveau regard sur cette artiste américaine devenue l’une des figures majeures de l’impressionnisme. Organisée avec la National Portrait Gallery de Londres et le Museum of Fine Arts de Boston, l’exposition révèle une femme qui, toute sa vie, fit de la liberté une véritable ligne de conduite.

Mary Cassatt n’est pas seulement la peintre des mères et des enfants à laquelle l’histoire de l’art l’a trop souvent réduite. Elle fut une artiste ambitieuse, une professionnelle déterminée, une collectionneuse, une conseillère auprès de grands amateurs d’art et une personnalité engagée dans la défense des droits des femmes.

« Je suis indépendante ! », déclarait-elle. Une phrase qui pourrait à elle seule résumer son parcours.

Une Américaine à Paris

Née en 1844 dans une famille aisée de Pennsylvanie, Mary Cassatt découvre très tôt les musées et les grands maîtres lors de voyages en Europe. Elle se forme à l’Académie des Beaux-Arts de Pennsylvanie avant de rejoindre Paris en 1865.

Dans la capitale française, elle étudie auprès de peintres reconnus, fréquente le Louvre et s’intéresse à la peinture ancienne. Son ambition est alors claire : devenir une artiste professionnelle et s’imposer dans un monde artistique largement dominé par les hommes.

Après plusieurs années de voyages et de formation, Cassatt s’installe définitivement à Paris en 1874. Elle choisit pourtant de ne pas suivre la voie officielle. Elle rejette progressivement les conventions du Salon et trouve, auprès des impressionnistes, une liberté artistique qui correspond davantage à son tempérament.

Son rapprochement avec Edgar Degas sera déterminant. Il l’invite à rejoindre les expositions impressionnistes à partir de 1877. Mary Cassatt participera ensuite à quatre d’entre elles, entre 1879 et 1886.

Une artiste qui refuse les conventions

À une époque où une femme artiste doit encore lutter pour être considérée comme une professionnelle à part entière, Mary Cassatt construit patiemment son autonomie. Elle loue son propre atelier, engage des modèles et prend progressivement en charge les dépenses liées à son activité. Dès la fin des années 1870, elle affirme une conception très moderne du métier d’artiste : travailler, vendre, exposer et défendre ses intérêts.

Ses œuvres témoignent de cette même liberté.

Femmes au théâtre, promenades, conversations, scènes domestiques, sorties mondaines : Mary Cassatt observe la vie moderne et place au centre de ses compositions des femmes actives, élégantes, attentives au monde qui les entoure.

Dans Dans la loge, Femme dans une loge, Le Théou encore En voiture, les personnages féminins ne sont pas de simples figures décoratives. Elles regardent, conduisent, échangent, se déplacent et occupent l’espace.

La modernité de Mary Cassatt tient aussi à son regard. Ses cadrages audacieux, ses compositions parfois radicales et son goût pour les instantanés donnent à ses œuvres une sensation de mouvement et de vie.

Au-delà de la « peintre des mères et des enfants »

La maternité est aujourd’hui le thème auquel Mary Cassatt est le plus souvent associée. Pourtant, cette lecture réductrice ne rend pas justice à la richesse de son œuvre. Ses scènes de mères et d’enfants apparaissent à partir de 1880 et deviennent centrales quelques années plus tard. Mais Mary Cassatt transforme profondément ce sujet traditionnel. Elle s’intéresse moins à une représentation idéalisée de la maternité qu’à la relation humaine, aux gestes, aux regards et à l’intimité du quotidien.

Certaines des « mères » représentées sont d’ailleurs des nourrices, tandis que les modèles réunis dans une même composition ne sont pas nécessairement liés par le sang. Sous son pinceau, la traditionnelle Vierge à l’Enfant devient une scène profondément humaine et contemporaine.

Cette attention à l’intime n’empêche nullement Mary Cassatt de représenter des femmes pleinement inscrites dans la société. Bien au contraire : son œuvre dessine progressivement le portrait d’une femme moderne, indépendante et consciente de sa place dans le monde.

Mary Cassatt, artiste mais aussi femme d’affaires

L’une des dimensions les plus fascinantes de son parcours réside dans sa manière de penser sa carrière. Mary Cassatt comprend rapidement les mécanismes du marché de l’art. Elle travaille avec le célèbre marchand Paul Durand-Ruel et développe également une activité de conseil auprès de collectionneurs américains.

Elle devient notamment une intermédiaire essentielle entre l’avant-garde française et les amateurs d’art américains. Elle conseille ses proches dans leurs acquisitions et contribue à faire entrer les impressionnistes dans de grandes collections outre-Atlantique. Cette dimension de son parcours révèle une artiste particulièrement consciente de sa valeur et de la nécessité de construire elle-même son avenir.

En 1894, cette indépendance prend une dimension symbolique lorsqu’elle acquiert le château de Beaufresne, dans l’Oise. Elle devient ainsi l’une des rares femmes artistes de son époque à posséder un domaine acquis grâce aux revenus de son propre travail.

« Modern Woman » : quand l’art devient manifeste

L’un des moments les plus spectaculaires de l’exposition est consacré à Modern Woman, la monumentale décoration réalisée par Mary Cassatt pour le Pavillon de la Femme lors de l’Exposition universelle de Chicago de 1893.

La commande est immense : un décor de plus de quatre mètres de haut et près de dix-huit mètres de large, consacré à la femme moderne. Mary Cassatt y imagine des jeunes femmes poursuivant la renommée, pratiquant les arts ou acquérant le savoir. Le message est particulièrement audacieux pour son époque : les femmes ne sont plus uniquement représentées dans leur rôle familial, elles deviennent actrices de leur propre destin.

Le décor original a aujourd’hui disparu. L’exposition du musée d’Orsay permet cependant d’en retrouver l’esprit grâce aux estampes et aux pastels qui lui sont liés, ainsi qu’à une restauration numérique de ses couleurs. Au cœur de cet univers apparaît notamment la figure de la joueuse de banjo, devenue le sujet de plusieurs œuvres ultérieures de l’artiste.

Une nouvelle lumière sur La Jeune fille au banjo

Le parcours bénéficie d’un événement particulier : le musée d’Orsay vient d’acquérir La Jeune fille au banjo, un pastel magistral réalisé en 1894. Cette acquisition vient enrichir considérablement les collections du musée, qui ne comptait jusqu’alors que huit œuvres de Mary Cassatt.

Le tableau est particulièrement important parce qu’il permet de mieux comprendre le lien entre le travail de l’artiste et Modern Woman. La jeune fille représentée, Blanche Schramm, aurait vraisemblablement posé pour le décor de Chicago. Cassatt reprend ensuite cette figure dans plusieurs compositions. Avec son instrument typiquement américain, sa présence affirmée et son traitement lumineux, la jeune femme incarne parfaitement cette modernité que l’artiste n’a cessé d’explorer.

Une indépendance aussi politique

Chez Mary Cassatt, l’indépendance ne s’arrête pas à la création artistique. L’artiste s’engage également en faveur du droit de vote des femmes. Avec son amie et collectionneuse Louisine Havemeyer, elle participe activement au mouvement suffragiste américain.

En 1915, les deux femmes organisent à New York une exposition destinée à soutenir financièrement la cause du vote des femmes. Mary Cassatt sollicite des prêts d’œuvres et mobilise son réseau pour faire de cette manifestation un véritable événement.

Son engagement révèle une cohérence profonde entre sa vie et son œuvre : représenter des femmes modernes ne suffit pas. Il s’agit aussi de défendre leur capacité à participer pleinement à la société.

Une artiste à redécouvrir

Mary Cassatt passa plus de cinquante ans en France et participa pleinement à l’aventure impressionniste. Pourtant, son nom demeure aujourd’hui moins présent dans les collections publiques françaises que ceux de nombre de ses contemporains.

Sa nationalité américaine et son statut de femme ont contribué à sa marginalisation dans les premières histoires de l’impressionnisme.

Un siècle après sa disparition, le musée d’Orsay entreprend donc bien davantage qu’une rétrospective : il propose une véritable réévaluation de son parcours. À travers ses femmes élégantes, ses scènes domestiques, ses maternités, ses portraits, ses estampes et ses expérimentations autour de la couleur, Mary Cassatt apparaît comme une artiste profondément moderne.

Une femme qui a choisi Paris, l’indépendance et la création. Une femme qui a refusé de se laisser définir par les conventions de son temps. Et dont la liberté, aujourd’hui encore, demeure peut-être la plus contemporaine de toutes ses œuvres.

Elena Sokhoshko

Du 6 octobre 2025 au 31 janvier 2027

Musée d’Orsay, esplanade Valéry Giscard d’Estaing, 75007 Paris

Ouvert du mardi au dimanche de 9h30 à 18h (21h45 le jeudi) – fermé le lundi

https://www.musee-orsay.fr/fr