Bilal Alnemr, bâtir à la force des cordes

En ce mois d’octobre 2026, le Festival de musique de Toulon et région ouvre sa saison 2026/2027 sous une standing ovation pour le chant universel des cordes, un concert donné à l’église Saint-Louis. Au violon, le virtuose franco-syrien Bilal Alnemr a retrouvé quatre talentueux musiciens de l’ensemble les cordes de Shams, qu’il a fondée en 2024 : Semaan Wehbe au violon, Yona Zekri à l’alto, Idil Pulat et Jan Sekaci au violoncelle. Au programme, le quatuor à cordes n°2 de Felix Mendelssohn et le quintette à deux violoncelles de Franz Schubert, deux œuvres du romantisme qui placent l’émotion, les tourments humains au cœur de l’expérience musicale. Une entrée en matière à l’image de Bilal Alnemr car, chez lui, l’exigence artistique se prolonge dans une volonté concrète de transmettre et de bâtir.

Né en Syrie dans un foyer modeste et aimant, Bilal Alnemr reçoit son premier violon financé par deux ou trois mois de salaire de son père. L’instrument devient une pratique quotidienne mais les moyens pédagogiques restent limités. L’observation, la reproduction des gestes, inlassablement, des vidéos de concerts font apprentissage. Il étudie, dévore, digère ainsi le concerto pour violon de Tchaïkovski interprété par Maxim Vengerov, jusqu’à en connaître chaque mouvement, chaque couleur. Repéré par des professeurs français, il rejoint avec enthousiasme Aix-en-Provence à douze ans, quelques mois avant le déclenchement de la guerre en Syrie. Bilal Alnemr bombarde son récit d’anecdotes drôles et tendres avec une lucidité transcendante, sans jamais perdre la gravité de son centre et des évènements.

Sa formation le conduit au conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris, puis au West-Eastern Divan Orchestra à Berlin, fondé par Daniel Barenboïm et l’intellectuel palestinien Edward Saïd. L’orchestre a pour vocation de réunir musiciens israéliens et arabes autour d’un travail commun où l’écoute prend une dimension politique au sens le plus exigeant du terme. Barenboïm résume cette exigence ainsi : « vous n’êtes pas obligés d’être d’accord ». Ces mots accordés reconnaissent le désaccord comme une réalité humaine. Le champ de guerre devient chant des possibles.

Cette conviction prend corps dans les cordes de Shams. Rencontres, amitiés, situations d’urgence sont le terreau de l’association. Une entraide s’articule autour de besoins précis tel le logement, la nourriture, la formation, l’accompagnement financier et moral. Ce laboratoire de la coexistence s’élargit à de jeunes artistes confrontés à l’exil ou la précarité dans l’espace méditerranéen. Son fonctionnement repose sur la proximité et la confiance, à travers un noyau d’une dizaine de personnes et un cercle toujours plus large de bénéficiaires.

Le nom de l’ensemble porte ses ambitions. Shamssignifie soleil en arabe et fait également écho à Shams de Tabriz, maître spirituel de Rûmî, poète persan, auquel Bilal Alnemr se réfère dans sa recherche de l’essentiel. La tradition associe par ailleurs le mot soufi à sūf, la laine, en référence aux vêtements de laine portés par certains ascètes. Dans la droite ligne de la pensée du violoniste, il est question de dépouillement, de dégager l’artifice. Le soleil se fait symbole de partage, il éclaire et réchauffe, tandis que les cordes évoquent à la fois les instruments, la voix, les liens entre les êtres.

On retient cette formulation de Bilal Alnemr : « C’est juste aussi que nous, les artistes qui n’ont pas forcément eu la même éducation que les autres, nous ayons la même quantité de lumière pour pouvoir s’exprimer ». La musique possède cette capacité remarquable à franchir les frontières de la langue. La joie, la mélancolie, la douleur, l’élan poétique circulent entre des personnes qui partagent parfois peu de références communes. Bilal en a fait l’expérience à la Philharmonie de Berlin, après avoir interprété un concerto de Chostakovitch devant plus de deux milles spectateurs. Il invite alors le public à produire une note tenue, une sorte de bourdon vocal, sur lequel il improvise à partir d’une mélodie syrienne de son enfance. La salle participe à une expérience collective dont elle l’ignore la charge intime pour le musicien. Le sens naît précisément de cette rencontre entre une mémoire singulière et une écoute partagée. Cette universalité demande un travail acharné. Bilal Alnemr se montre exigeant envers lui-même, attentif à la préparation, à la fatigue et à l’état intérieur qui accompagne chaque concert. Il sait aussi combien la qualité d’une rencontre dépend de ceux qui la rendent possible. Un programmateur qui prend le temps de découvrir un artiste, d’écouter son travail et de comprendre sa démarche, prépare déjà le terrain de la scène.

À Toulon, le concert a commencé bien avant la scène. Bilal Alnemr tient à souligner l’attention portée à son travail par Séverine Baume, directrice artistique du festival de musique de Toulon et région et Thierry Stiegler son président. Tous deux ont pris le temps de venir l’écouter à Arles et de regarder des documentaires consacrés à son parcours. Le musicien y voit un engagement en voie de disparition : « une curiosité réelle, une vraie recherche de la personne, et ça, ça change tout parce que du coup, on ne joue pas de la même manière ». Cette démarche a compté dans la préparation. Il complète : « ce concert, j’ai envie de dire qu’il était émotionnel…  Il était gagné d’avance…Parce que le degré d’accueil, le processus de l’approche a été différent ».

La saison 2026/2027 du Festival de musique de Toulon et région, prolonge cette ambition par une programmation ouverte à des esthétiques et à des lieux variés. La nuit du piano, les concerts de musique de chambre, les propositions liées aux musées et les rendez-vous destinés aux jeunes publics, Le festival multiplie les portes d’entrée vers la musique.

On retient : un violon qu’un père a payé trois mois de salaire fait aujourd’hui circuler la lumière jusqu’à d’autres archets. Tout est affaire de transmission. Dans la mouvance du bourdon, La méthode Bilal Alnemr pourrait se définir ainsi : un socle commun où chacun pose sa voix et tient une même note !

Valmigot

Bilal Alnemr : https://bilalalnemr.com

Les Cordes de Shams : https://lescordesdeshams.fr

Festival de Musique de Toulon et région : https://festivalmusiquetoulon.com/programmation/