Éternelle Insatisfaction : Dialogue artistique entre Arnulf Rainer et Eli Mironenko 

L’exposition Éternelle Insatisfaction présentée par Duett Project en collaboration avec ECC France, met en dialogue le travail de Eli Mironenko, une grande artiste émergente et celui d’Arnulf Rainer, figure majeure de la peinture européenne contemporaine.

 Cette conversation artistique introduit les œuvres sans hiérarchie visible : bien que plusieurs années séparent les productions et que le spectateur parvient à distinguer les signatures de chacun, les œuvres semblent mêlées dans l’espace. Une continuité visuelle inattendue se crée ainsi, portée par une absence presque totale de séparation chronologique. 

La diversité des techniques artistiques employées est frappante. Des procédés que l’on a peu l’habitude de voir viennent renouveler notre perception de l’art en général. Chez Rainer, on retrouve des photographies reprises, entourées, retravaillées par des gestes picturaux parfois brutaux. Chez Eli Mironenko, les œuvres sont travaillées à partir du stuc poncé, gratté, transformé. Dans les deux cas, ce qui est particulièrement intéressant est cette reprise de l’image : l’image initiale porte déjà un sens mais les artistes viennent justement en perturber la stabilité. En la retravaillant, en la déplaçant et en l’alternant, ils révèlent autre chose. De ce fait, l’art n’est jamais définitif. 

À travers Éternelle Insatisfaction, les corps apparaissent troublés, pris dans un mélange aussi beau que dérangeant entre sensualité, violence et sacré. 

Chez Arnulf Rainer, le corps est profondément transformé par le geste pictural. L’exposition présente plusieurs photographies de corps féminins de manière brutale. Par l’usage de couleurs vives, telle que le rouge, il surcharge ces images, révélant ainsi certains aspects de la photographie initiale qui passaient inaperçus, ou bien faisant émerger de nouvelles perspectives. De cette accumulation de matière naît une œuvre radicalement différente où l’image d’origine est partiellement effacée. Le corps est alors à la fois exposé et altéré : la peinture agit comme une intrusion dans l’image, provoquant une tension entre sensualité et violence. Le regard du spectateur est troublé, désorienté face à cette perception nouvelle sur le corps.  

Dans l’exposition, Eli Mironenko propose également une représentation du corps transformée, mais travaillée avec une certaine douceur, tout en maintenant une tension visuelle. Avec Sainte Anastasia, elle réalise un autoportrait entre icône et transgression. Cette huile sur bois reprend les codes de l’iconographie orthodoxe tout en les détournant : elle s’y représente nue et enceinte. L’œuvre met en tension tradition religieuse et incarnation personnelle. La nudité introduit une rupture avec à la fois l’interdit iconique et la dimension spirituelle. Eli Mironenko ne cherche pas à détruire l’image religieuse mais à la réincarner. 

C’est ici que semble s’installer le dialogue avec Arnulf Rainer : dans les deux cas, le corps n’est pas simplement représenté, il est transformé.

Une constante s’impose dans l’exposition : l’image n’est jamais donnée, elle se révèle. 

Cette dynamique de révélation se manifeste particulièrement à travers la technique du stuc, mise en valeur dans l’œuvre A tide in Pompeii d’Eli Mironenko. Réalisée à partir de chaux, de pigments et de poudre de marbre, cette œuvre présente à la fois une surface solide, comme si elle traversait le temps, une véritable dimension intemporelle. Dans sa dernière couche, l’œuvre est cirée et invite presque au toucher.

On y distingue deux amants nus semblant tourbillonner dans un mouvement circulaire. Les teintes mauves renforcent cette impression de flottement, comme si les corps étaient suspendus, presque en lévitation. L’image suggère un mouvement continu, une sensualité fluide. Ici, les corps ne disparaissent pas : ils semblent au contraire survivre ensemble. 

La technique du stuc joue justement un rôle essentiel dans cet effet. En grattant, en ponçant la matière sans connaître à l’avance le résultat final, Eli Mironenko donne l’impression que ses œuvres ont fait un véritable voyage à travers le temps. L’image apparaît comme enfouie puis révélée, à la manière d’un vestige archéologique. Ce processus implique tout de même un lâcher prise particulier puisqu’il s’agit de détruire l’œuvre sans pouvoir prédire le résultat. Mais c’est précisément dans l’incertitude que réside la force du travail. 

Cette idée d’archéologie se retrouve aussi dans un autre type d’œuvre : le transfert sur plâtre, une, particulièrement marquante d’Eli Mironenko, constitue une photo prise par Gerhard Richter. Le format réduit oblige ainsi le spectateur à s’approcher, à observer attentivement. Le regard devient actif, presque investigateur. Là où le grand format impose une confrontation physique, le petit format invite à une expérience plus intime, presque intérieure.

Dans le travail d’Eli Mironenko, la recherche prime sur le résultat final. Chaque œuvre constitue une expérimentation, un brouillon actif. L’art devient un réel exutoire, un moyen de transformer et d’exprimer ses propres tensions et sentiments. 

Ce qui est particulièrement fascinant est l’acceptation du risque : en intervenant sur la matière, en grattant le stuc, l’artiste accepte la possibilité de détruire son propre travail. Le hasard, quelque part, fait partie intégrante du processus créatif. 

Dans cette perspective, l’œuvre n’est jamais sacralisée. Elle reste un objet en transformation, également soumis à l’imperfection, à l’altération et même à la perte. Rien ne vient véritablement marquer un achèvement définitif : une part inachevée continue de subsister. 

Cette esthétique rejoint d’ailleurs celle de Arnulf Rainer, dont les photographies sont  sans cesse reprises, altérées, instables. La peinture ne stabilise pas l’image, elle en révèle d’autres dimensions. 

Ainsi dans cette exposition, l’œuvre n’apparaît jamais réellement comme une image achevée, mais comme une tension permanente entre apparition et disparition. 

Ce n’est donc pas l’œuvre qui semble éternelle mais la recherche elle-même.  

Suzanne Assous-Boulanger

Du 8 avril au 20 mai 2026, ouvert sur rdv 

https://ecc-france.eu/allevents/exhibitions

European Cultural Centre-France, 4 rue Piemontesi, Paris, 75018