Cet été au Palais des Arts à Dinard du 31 mai au 20 septembre 2026 : Jean Dubuffet. La houle du virtuel (1962-1974)
« Un plongeon dans le fantasme, dans un fantomatique univers parallèle », Jean Dubuffet

La station balnéaire dont la richesse patrimoniale doit beaucoup aux remarquables villas Belle Epoque prisées de l’aristocratie anglaise à la fin du 19ème s, est célébrée pour son rivage doté d’une palette infinie de verts opalescents, profonds ou cristallins, de bleus sombres, turquoise ou argentés, envoûtants et poétiques.
La station honore aussi la culture depuis que Picasso y peignit ses baigneuses, elle n’a cessé d’exposer depuis plus d’un siècle une cohorte d’artistes majeurs ainsi que d’inspirer et d’accueillir le monde du 7ème art.
Cette année, l’invité c’est Jean Dubuffet.
Un peintre magistral, artistiquement suprême, esthétiquement sophistiqué, philosophiquement complexe, ontologiquement essentiel, spirituellement joyeux, libre et enfantin.
Une scénographie à surprises et à dimensionnements multiples
La scénographie de l’exposition nous saisit à son seuil en proposant une immersion dans un bain de lumière aux chromatismes triomphants des œuvres de l’artiste : La vitalité rayonnante du rouge, l’éclat du blanc pur, les jaunes discrets, quelques violets, des bleus apaisés. Puis s’imposent d’épais traits noirs donnant l’illusion du relief, la rayure sinueuse, labyrinthique et ensorcelante comme une valse et la graphie volontairement irrégulière d’une grammaire nouvelle qui sollicite l’imaginaire.
L’esthétique si reconnaissable de Dubuffet tapisse les murs. A l’étage du Palais des Arts, son salon logologique est entièrement reconstitué. Elle met en valeur un langage plastique que le peintre conçut comme une alternative au réel. Le cœur palpite devant l’évidence d’une beauté qui s’impose d’elle-même, dans un espace recomposé, habité et entièrement dédié au monde de l’artiste, jusque dans les moindres détails architecturaux du lieu d’accueil.
En étroite coopération avec la fondation Jean Dubuffet, enrichie de prêts du musée des Arts décoratifs ainsi que d’autres collections prestigieuses, l’exposition réunit plus d’une centaine d’œuvres, propose peintures, sculptures, photographies, architecture, spectacles vidéo, livres illustrés, affiches et archives.
Avant l’Hourloupe, l’Art Brut : un art différentialiste
Jean Dubuffet (1901-1985) fils de négociant en vins, fera lui-même prospérer l’entreprise familiale, jusqu’à son entrée tardive dans le monde de l’art en 1942, avant d’hésiter à se consacrer à la littérature. Ses échanges épistoliers, très prolixes et très précieux, ne démentiront pas son talent pour l’écriture. Ses plus grands interlocuteurs sont toujours des écrivains : Jean Paulhan, Francis Ponge, Honoré de Balzac, Charles Dickens qu’il aime relire, et surtout Louis-Ferdinand Céline, auquel il se compare aussi bien pour le style que pour son nihilisme radical et actif.
C’est un affranchi précoce ; au lycée François 1er du Havre, sa ville de naissance, il compte parmi ses camarades de classe Armand Salacrou, Georges Limbour et Raymond Queneau. Mais le monde académique le laisse indifférent, pas d’études supérieures donc, sauf quelques cours aux beaux-arts. Quand il rejoint Paris, il entre en contact avec les épigones du surréalisme, Max Jacob, Charles-Albert Cingria et Roger Vitrac. Dubuffet choisit de vivre en reclus, étudie seul.
En réalité, il est attiré par une nouvelle approche de la création qui aspire à libérer l’art de l’« asphyxianteculture » dont il dénonce le caractère répressif.
Il s’intéresse alors à ce qu’il appelle l’« Art Brut », celui de la différence et de l’innocence, comme une volonté de faire table rase d’un art élitiste, hermétique, trop vertical. Sa première exposition date de 1944. Immédiatement remarqué, il déconcerte d’emblée la critique et suscite de vives controverses comme par la suite toute son œuvre. À partir de 1946, des périodes diverses de son œuvre vont se succéder, comme autant de « cycles » et d’univers proliférants qui seront accompagnées d’écrits théoriques.
La science ethnographique a une incidence directe sur les pratiques artistiques du milieu du 20ème siècle. L’Art Brut, comme travail expérimental est resté identifié – à tort sans doute car trop partiellement pensé – à la production marginale propre à certaines sphères de la société (les détenus, les fous). C’est bien autre chose du point de vue de Dubuffet. Il y voit d’abord une interrogation anthropologique et phénoménologique du fait artistique sensible, en communion avec bon nombre d’artistes de cette période. Dubuffet, moderne dans sa sensibilité, veut défricher de nouvelles pistes d’expression artistiques.
La première occurrence du terme Art brut date du voyage de Jean Dubuffet en Suisse en juillet 1945, au lendemain de la guerre, en compagnie de Jean et Germaine Paulhan et de Le Corbusier. Il s’intéresse aux artefacts révélant une altérité profonde et manifeste, objets à peine, voire pas du tout reconnus, comme relevant du domaine de l’art, les tatouages de prisonniers, les graffitis. Il s’appuie sur la photographie pour visualiser un matériau inédit et en recenser la production éparse et hétéroclite. Son goût pour des œuvres extra-occidentales s’affirme, il collectionne des pièces de la statuaire africaine. Pendant les années 1930, il fabriqua masques et marionnettes.
L’Art Brut n’est donc pas le simple calque, sous couvert de dénomination nouvelle, d’un « art des fous » déjà bien connu dans les milieux d’avant-garde, chez les grandes figures du surréalismecomme Max Ernst, André Breton et Paul Éluard, ou Michel Leiris et André Masson, amis du peintre.
Voici ce qu’il confessa dans sa correspondance : «En sortant du lycée j’ai étudié la peinture six ou sept ans et en même temps bien des matières : poésie, littérature, d’avant-garde, d’arrière-garde, métaphysique, paléographie, ethnographie, langues étrangères, langues anciennes, enfin vous comprenez bien je cherchais l’Entrée. »
De cette culture ethnographique, Dubuffet conservera dans sa production le goût du trait sommaire ou maladroit, le dessin naïf des enfants, l’aspect primitif des formes, tout en combattant l’idée qu’il existerait un paradigme primitiviste à l’origine de la naissance de l’histoire de l’art. De là sa complexité, son refus des hiérarchies et des théories.
Un transgresseur des normes artistiques
Cette marginalité lui garantit une forme d’authenticité dans sa création. Il commence à célébrer « l’homme du commun ». Figures frontales, geste banals, formes volontairement maladroites, lancent des défis comme l’atteste la peinture « Desnudus » une huile datant de 1945. Dubuffet n’hésite pas à insérer des éléments de rebut, comme le bitume, le charbon, le sable, les graviers, la paille ou la terre. Avec ces productionsmatiéristes et informelles, il transgresse toutes les normes artistiques et esthétiques établies, et renouvelle en profondeur le vocabulaire figuratif. Le détail de certaines toiles, comme « Jardin de fouille roucoule » montre la minutie des assemblages et collages qui s’empilent en relief. Une peinture sophistiquée qui atteste d’un intérêt pour les sols, les matières, les textures, les strates. De 1951 à 1961, Dubuffet explore ce qu’il a appelé les Texturologies, complétant des recherches entreprises pour les Sols et terrains. Les tableaux d’assemblage sont particulièrement fascinants, le dessin semblant naître de la matière elle-même.
L’Hourloupe, l’invention d’un langage
La première salle de l’exposition présente le tableau éponyme qui donnera son nom à ce grand cycle de 12 ans de création bouillonnante.
Ce cycle commence avec un évènement anodin. Au téléphone, Dubuffet dessine de petites formes au stylo-bille. La modestie du matériau lui sied bien. Il décide d’éditer ces divagations graphiques dans un petit livre qu’il intitule « L’hourloupe », un néologisme, un mot-valise aux consonnances rappelant le monde des contes : « hurler », « loup », « hululer », « Riquet à la houppe », et « Le Horla », qui connote l’égarement mental. Les couleurs cellulaires sont issues des réservoirs des stylos, le bleu, le rouge, le noir.
Le peintre a trouvé l’aliment artistique qui va féconder toute sa production au cœur d’un laboratoire de création jusqu’en 1974.
Ecoutons Laura Goedert et Déborah Lehot-Couette, commissaires de l’exposition qui expliquent que « Jean Dubuffet élabore une sorte d’écriture qui ne décrit pas le monde, mais va en quelque sorte le remplacer ; un langage plastique destiné à mettre en doute la solidité de notre perception du réel et à proposer une autre manière d’habiter l’espace, plutôt mentale. L’hourloupe devient un outil critique qui vient concurrencer la réalité ordinaire et nous questionner. La réflexion de Dubuffet se révèle d’une extraordinaire actualité, à l’heure où le numérique et les mondes virtuels bouleversent à leur tour, le rapport au réel ».
L’Hourloupe, c’est également une écriture bousculée, jargonnée, infiniment poétique, où le Verbe est « hourloupé » et nous avec. Ecriture savoureuse, ludique, facétieuse … « Parrapluie, sentinaile, vouiallajeurd, fleure, bautine, caftiaire, faqueteur, moucetic, jeandarm, piaije », et bien d’autres vocables où la syntaxe, la règle des règles, est en embuscade…
Que signifie ce parti-pris ? Dubuffet s’en explique dans son autobiographie intitulée, « Au pas de course », rédigéequelques mois avant sa mort. Ilévoque « la désaimantation des cervelles », « l’asphyxiante culture ». L’association libre revendique la valeur de l’invention sans limite dans le champ de la création artistique. Ainsi Dufuffet prolonge l’héritage rimbaldien qui invente une nouvelle grammaire pour redéchiffrer le monde. Une forme d’égotisme aussi, le goût du bonheur étant ce qui caractérise profondément ce créateur infatigable.
Toute création porte un enjeu philosophique, celui de la quête de sens. Mais Dufuffet a approfondi sa recherche. Il aboutit à ce constat, c’est « l’univers tel qu’il m’apparaît digéré par ma pensée ». Un hymne à l’humain qui se place au centre d’une ontologie pleinement souveraine. Une invitation sans précédent à être, une injonction à exister pleinement, de manière inclusive, en accueillant les marges. A nous de faire l’effort de le comprendre.
Le principe d’incertitude au cœur du quotidien
A partir de tracés incertains, indéterminés, naissent dessins, livres, peintures, objets, petites choses : une charrue, un marteau… Aussitôt dans l’évanouissement… aussitôt utopiques. A l’instar du triptyque des bateaux :des chalutiers hourloupés… Qu’est-ce que le réel ? Nos sens nous trahissent-ils ?
Dubuffet découvre dans cette phase le polystyrène expansé. Là encore, un matériau modeste, léger, banal et bon marché mais fragile. Ce qui suppose la mise au point de techniques de transfert des moulages dans un matériau plus résistant, la résine. Il travaille de manière spontanée, utilise le fil chaud ou un coupe-gigot et dessine dans l’espace. Il opte pour une technique d’agrandissement qui permet des reproductions de l’œuvre originale à des dimensions monumentales.
L’artiste s’adjoint des équipes d’assistants et sa production s’élargit : Dubuffet honore la commande de David Rockefeller à New-York : un groupe de quatre arbres pour le siège de la Chase Manhattan Bank. D’autre réalisations tout aussi spectaculaires vont suivre.
« Le verre d’eau » est encore à la frontière de la sculpture et de la peinture. Il apparaît sur fond rouge. On y voit encore des jaunes, des violets, avant que la palette chromatique ne devienne plus minimaliste.
Puis la peinture sort du cadre : « habiter les images », temps fort du cycle
Vient enfin le basculement dans la troisième dimension et l’hors-norme. Sur un même site, à Périgny-sur-Yerres, futur siège de sa fondation, l’artiste regroupe ses ateliers, terrain d’expérimentation d’un art monumental.
Ces pièces d’architecture sont époustouflantes.
L’exposition nous en donne un aperçu : outre le motif de l’arbre, on y croise celui de la ville, de rues et immeubles, de demeures fantasques… Le Paris haussmannien est chahuté, hourloupé à son tour. Ainsi prennent corps le Jardin d’hiver, le Bocage, le Monument au fantôme ou bien le Jardin d’émail.
Cette approche globale est celle d’une anti-nature, « d’un antirationalisme géométrique ; l’artiste s’éloigne encore plus de la pensée normative, il met en crise les repères habituels » : cette analyse portée par Roberta Trapani sur la période Hourloupe explique à quel point Dubuffet est un moderne, profondément créateur d’un univers propre susceptible de renouveler les concepts et les regards.
L’Hourloupe à l’affiche
Dès le début de ses premières expositions, Dubuffet sera attentif au champ éditorial. Il conçoit affiches et cartons d’invitation comme relais de promotion et de visibilité de son travail. Il tisse un réseau avec ses marchands, notamment avec Pierre Matisse et des galeristes, puis auprès des musées, pourtant sa bête noire ! Mais il a conscience de devoir se rapprocher des belles institutions : Le Grand Palais, le Guggenheim, le musée d’Art moderne, la Cartoucherie de Vincennes, le jardin des Tuileries ; puis Turin, Venise, Chicago, Bâle recevront ses oeuvres. Plus tard, Dubuffet aura la reconnaissance de l’Etat, sa fondation sera classée monument historique, elle reçoit aujourd’hui des milliers de visiteurs.
Coucou Bazar, un tableau animé
Dans les années 70, Dufuffet débute un nouveau cycle, une œuvre spectacle à l’intersection de la peinture, de la sculpture, de la chorégraphie et de la musique. L’œuvre plastique devient scénique, c’est le continuum d’une esthétique chère à l’artiste. Des personnages monumentaux incarnent des caractères, « Nini la Minaude, Dédé La Flibuste, le Boute en train, le Commentateur ». Il expérimente une musique volontairement discordante, écrite par le musicien turc IIhan Miraroglu. Un joyeux bazar, celui des troupes, des spectacles, de la musique… s’approchant de l’art total.
Dans les années 70 à Périgny-sur-Yerres,le peintre achève d’implanter l’entreprise de l’Hourloupe et crée la Closerie Falbala, un espace mental destiné à éprouver la puissance des formes. Sur 1200 m2 de terrain, des installations pour abriter ce projet immersif et participatif où s’éprouvent physiquement, mentalement la puissance des formes.
Ainsi à l’étage de l’exposition, est reconstitué le Cabinet logologique conçu pour l’usage propre de l’artiste. « Chambre d’exercice philosophique », il est composé de 22 tableaux peints aux tracés continus de l’Hourloupe. Une vidéo de 12 mn explique au visiteur ce projet prototypal d’ampleur. L’artiste a installé une grotte (une caverne platonicienne) dans un rocher creux, propice à créer une expérience mentale du corps, dans un monde de signes.
Les lendemains de l’hourloupe : « Paysages castillans », « Sites tricolores »
Dans la dernière salle de l’exposition, des toiles sur fond rouge, jaune et bleu clôturent le parcours. Une période très riche d’intense activité créative, d’une grande intensité et d’une beauté plus intime. Un retour au cadre classique de l’espace pictural traditionnel prend la forme d’« un retour sur une terre plus ferme » dira-t-il. Il s’agit de la peinture des « autres », des séries (plus de 2000) dont seule la signature est olographe.
A la fin de ce parcours, on comprend que L’hourloupe reste la grande pièce maîtresse de l’œuvre de Dubuffet, comme une présence fantomatique, qui hante la mémoire collective.
Après sa mort, en 1988, un hommage lui sera rendu par une commande d’état du ministère de la Culture français aux portes de Paris dans les Hauts-de-Seine : La Tour aux figures, monument vertical de 24 mètres, preuve d’une présence incontournable et pérenne dans notre patrimoine artistique.
Corinne Grand
Du 31 mai au 20 septembre 2026
Palais des arts et du festival, 2, boulevard Wilson, 35800 Dinard
du mardi au dimanche, 10h à 18h – Nocturne, mercredi 05 août jusqu’à 22h
