Redécouvrir l’Empire à la Bibliothèque et villa Marmottan

À Boulogne-Billancourt, derrière une façade discrète et un jardin encore en devenir, la Bibliothèque et Villa Marmottan vient d’écrire un nouveau chapitre de son histoire. Après cinq années de travaux, le lieu a rouvert ses portes au public le 6 octobre. Léguée à l’Académie des beaux-arts par Paul Marmottan (1856-1932), collectionneur, historien et mécène passionné par le Premier Empire, la demeure retrouve aujourd’hui l’esprit qu’avait voulu lui donner son propriétaire : un lieu à la fois savant, intime et profondément esthétique.

Ici, rien n’est tout à fait un musée, et rien n’est vraiment une maison. Paul Marmottan avait imaginé sa bibliothèque comme un laboratoire consacré à une période qu’il considérait, au tournant du XXe siècle, comme mal comprise : celle de l’Empire et du premier XIXe siècle. Son ambition était moins de raconter Napoléon par ses batailles que de faire revivre une époque à travers ses objets, ses artistes, son mobilier, ses couleurs et ses circulations culturelles européennes.

Une leçon de style Empire

La première impression est celle d’un décor extrêmement composé. Paul Marmottan avait un goût très affirmé pour le style Empire et pour les artistes de son temps, notamment Louis-Léopold Boilly. Mais son intérieur n’a rien d’un décor historique figé. Il est plutôt un « conservatoire d’une histoire du goût », comme l’explique Adrien Goetz, directeur de la Bibliothèque et Villa Marmottan, où chaque meuble, chaque étoffe et chaque nuance semble avoir été choisie pour raconter quelque chose.

Dans le petit salon bleu, le papier peint de soie attire immédiatement le regard. « Marmottan l’avait rapporté de ses voyages en Italie », souligne Adrien Goetz. Ce précieux papier peint provient des manufactures napolitaines liées à Caroline Murat. La couleur, loin du cliché du vert Empire, rappelle à quel point le collectionneur s’intéressait aux nuances et aux matières autant qu’aux formes. Dans son bureau voisin, le vert soutenu dialogue avec un vert plus pâle. Le papier tontisse, aux reflets subtils, participe lui aussi à cette atmosphère feutrée.

Le mobilier raconte la même histoire. Deux grands corps de bibliothèque de Jacob-Desmalter, provenant des collections du maréchal Lannes, duc de Montebello, occupent une place centrale. Dans la salle des estampes, un meuble monumental protège les trésors de Marmottan, rappelant que chez ce dernier, le mobilier n’était jamais seulement décoratif : il devait servir la recherche et la consultation des documents.

Un tableau de Meunier, représentant la France protégeant les arts, l’architecture, la peinture et la sculpture, résume presque à lui seul le programme intellectuel du lieu : ici, l’histoire de l’Empire se raconte aussi par la création artistique. « L’un des fauteuils, peint par Ingres dans le célèbre portrait de Monsieur Rivière, rappelle la proximité entre les arts décoratifs et la peinture de cette période », indique encore le directeur de la Bibliothèque et Villa Marmottan.

Restaurer sans donner l’impression d’avoir restauré

C’est peut-être l’une des réussites les plus discrètes du chantier : la restauration ne se voit presque pas. Les deux bâtiments avaient pourtant beaucoup souffert. Humidité, insectes xylophages, dégradation des stucs, problèmes d’étanchéité : derrière l’apparence préservée des lieux, le patrimoine était en danger. Pendant cinq ans, architectes, artisans et restaurateurs ont travaillé à retrouver ce que le dossier de restauration appelle l’« état Paul Marmottan ».

Tout a été démonté, nettoyé, restauré, reverni lorsque cela était nécessaire. Les teintes d’origine ont été recherchées, les décors repris avec mesure. L’Atelier de Ricou a notamment travaillé sur les peintures et décors, tandis que les papiers peints ont été confiés à la Manufacture Zuber et à différents ateliers spécialisés.

Le résultat est particulièrement réussi dans le bureau : on a l’impression de pénétrer dans une pièce restée intacte depuis l’époque de Marmottan, alors même que chaque détail ou presque a fait l’objet d’une intervention.

À cette restauration patrimoniale se sont ajoutées les contraintes contemporaines : nouvel ascenseur, accessibilité pour les personnes à mobilité réduite, dispositifs de sécurité et de détection incendie, régulation thermique et hygrométrique, galerie d’exposition aux normes « Musées de France ». L’auditorium a lui aussi été entièrement équipé, notamment d’un piano Steinway.

Le jardin, lui, n’a pas encore livré sa version définitive. Il sera repensé par le paysagiste Louis Benech, avec un projet prévu pour être finalisé au printemps 2027. Mais certains éléments, choix de Paul Marmottan, sont déjà à découvrir : un olivier lié à l’Académie des beaux-arts, un pin corse associé à la mémoire napoléonienne, et surtout les tombeaux des chiens de Paul Marmottan.

Un fonds d’exception

Pensée dès l’origine comme un lieu d’étude consacré à l’époque napoléonienne, la bibliothèque conserve aujourd’hui environ 20 000 ouvrages et 6 000 dessins et estampes. Le fonds continue d’ailleurs de s’enrichir avec des acquisitions et des donations.

La singularité de Marmottan tient surtout à la nature des documents réunis. Il ne collectionnait pas seulement des ouvrages secondaires : il cherchait des documents de première main, des témoignages, des sources permettant aux historiens de remonter directement à l’époque étudiée. C’est ce qui fait de lui, d’une certaine manière, un pionnier de la recherche historique sur l’Empire.

On y trouve notamment des documents liés à Joséphine, des ouvrages consacrés aux fouilles de Naples, mais aussi tout un ensemble permettant de comprendre la circulation des artistes, des idées et des formes à travers l’Europe napoléonienne.

La bibliothèque n’est pas une bibliothèque publique au sens classique du terme. Elle reste une bibliothèque patrimoniale destinée prioritairement aux chercheurs, consultable sur réservation et justificatif de recherche. Des chercheurs venus du monde entier y sont accueillis dans le cadre des résidences de l’Académie des beaux-arts. Depuis 2020, 39 pensionnaires, chercheurs et artistes, représentant onze pays et quatre continents y ont déjà été accueillis.

Un important projet de numérisation des estampes doit également permettre de rendre progressivement ce trésor plus accessible.

De la conservation à la création

La Villa Marmottan n’est désormais plus seulement un lieu à préserver : elle devient un lieu à habiter. Dans l’ancienne maison du chauffeur de Paul Marmottan, un atelier a été installé au rez-de-chaussée et un appartement à l’étage. Deux autres logements destinés aux artistes prennent place dans la villa. La demeure accueille ainsi des peintres, sculpteurs, compositeurs, dessinateurs, photographes ou architectes en résidence.

Cette présence contemporaine vient créer un dialogue inattendu avec le décor Empire. Les œuvres en train de se faire répondent aux meubles anciens, les artistes travaillent dans un lieu pensé il y a plus d’un siècle pour la recherche, et le jardin devient un espace de rencontre.

La première exposition, consacrée aux onze premiers artistes accueillis en résidence, est confiée à Fabrice Hyber, membre de l’Académie des beaux-arts. Elle inaugure une programmation où l’art contemporain alternera avec des accrochages historiques consacrés au XIXe siècle et au goût du Premier Empire.

Au sous-sol de la Bibliothèque, l’auditorium Bruno Foucart prolonge cette nouvelle vocation. Livres et signatures en partenariat avec les libraires de Boulogne, conférences, colloques et concerts vont désormais rythmer la vie du lieu. Une vingtaine de concerts sont programmés entre octobre 2026 et juin 2027, entre musique de chambre, récitals et masterclasses.

Des visites guidées, limitées à une quinzaine de personnes et organisées chaque semaine sur réservation, permettent également de découvrir les intérieurs historiques et de rencontrer les artistes en résidence.

La Bibliothèque et Villa Marmottan semble avoir trouvé un équilibre entre deux temporalités. Celle de Paul Marmottan, qui voulait conserver les traces d’un monde qu’il sentait disparaître, et la nôtre, qui cherche à les regarder autrement. Derrière une apparente immobilité, le lieu recommence à vivre.

Julie Goy

Bibliothèque et Villa Marmottan, 7, place Denfert-Rochereau, 92100 Boulogne-Billancourt

Visites guidées sur réservation, groupes de 15 personnes maximum, chaque semaine

Expositions, conférences et colloques Entrée libre dans la limite des places disponibles

https://www.billetweb.fr/pro/ bibliothequemarmottan

https://www.academiedesbeauxarts.fr/la-bibliotheque-et-villa-marmottan

https://marmottan.hypotheses.org