Pour le 400ème anniversaire de sa naissance, le musée Carnavalet-Histoire de Paris rend hommage à Madame de Sévigné qui fit du lieu sa demeure prestigieuse, qu’elle appellera « La carnavalette ».

Une riche galerie de portraits des peintres les plus en vue de son époque, des dessins et des objets tiennent lieu de guide dans cette promenade au cœur du Grand siècle.


Le parcours de l’Exposition
Le Marais, lieu d’une sociabilité effervescente, mondaine et élégante
Le Paris de Madame de Sévigné connait au milieu du 17e siècle une sociabilité culturelle et politique effervescente dans les lieux les plus prestigieux du Marais, que sont les demeures princières, les hôtels et les salons où se bousculent les courtisans.
La marquise s’illustre avec virtuosité au sein de ces réseaux de culture lettrés avant qu’une réalité plus sensible, intime et cachée, nourrie par l’extraordinaire attachement maternel à sa fille Françoise-Marguerite devenue Madame de Grignan, passion hors norme, dite « irrégulière », donne à voir une figure à la pointe de la modernité, pleinement engagée dans une vie privée hautement plus essentielle.
Figure intellectuelle incontournable, elle tint un rôle artistique de premier plan dont témoigne l’exposition en renouvelant l’approche critique consacrée à l’épistolière.
Petite fille de Jeanne-Françoise Frémiot, fondatrice de l’ordre de la Visitation avec François de Sales, Marie de Rabutin-Chantal est née Place des Vosges chez ses grands-parents.
Par son père, elle appartient à la noblesse d’épée, par sa mère elle est roturière dont la famille s’est enrichie dans la gabelle.
Devenue orpheline, elle grandit dans ce quartier très aristocratique puis épouse en 1644 Henri de Sévigné, parent du cardinal de Retz, propriétaire du domaine des Rochers en Bretagne.
Six ans plus tard, après un duel motivé par une rivalité amoureuse, elle devient veuve et n’a que 26 ans.
Sa beauté, son esprit, son habileté verbale feront de la jeune marquise une femme très courtisée.
Elle rivalise d’élégance par ses tenues raffinées avec les femmes les plus admirées comme en témoigne les tableaux de Claude Lefèbvre vers 1665.
Parmi ses nombreux prétendants, le surintendant Foucquet qu’elle repoussera car elle choisit la liberté, au point d’en faire la devise de sa demeure : « Fais ce que voudras » et érige la littérature en art de vivre.








Le Marais accueille des cercles littéraires d’exception
La correspondance de Madame de Sévigné relève du paradoxe : instituée comme modèle de la littérature par la postérité – de Voltaire à Proust – elle n’a toutefois pas été conçue à l’origine comme une œuvre et son auteur ne fut pas considéré comme un écrivain en son siècle. Contrairement à Voiture, Guez de Balzac, ses contemporains, les lettres de la marquise n’ont jamais dépassé le statut d’un épistolaire privé malgré les mille cent cinquante-cinq lettres destinées pour la plupart à sa fille, puis pour son propre cercle : Bussy-Rabutin, Pomponne, Ménage, Chapelain, La Rochefoucauld, Coulanges. Elle fréquente l’hôtel de Rambouillet, rue Saint-Thomas-du-Louvre promu cénacle littéraire, elle se lie à Madame de La Fayette au carrefour des microcosmes érudits et avant-gardistes que représentent les salons. Elle y croise Pelisson, Scarron, Scudéry ou La Fontaine.
La galanterie devient une norme esthétique, comme l’atteste La guirlande de Julie, célèbre manuscrit poétique français du XVIIècle prêté pour l’exposition par la Bibliothèque nationale de France.









Une chroniqueuse des tourbillons mondains, des désordres convulsifs de l’existence et de l’actualité politique
Ses cibles. Elle dénonce une économie politique de la faveur, le ridicule des courtisans (Le madrigal du Roi), la guerre (de Hollande) les intrigues, un mariage (Lauzin), une mort (Vatel), une représentation théâtrale (Molière, Racine), relate la répression de la révolte bretonne. Des hauts faits ou l’histoire des Grands, Mazarin, la Fronde, Turenne, le procès de Foucquet rapporté par Lefèvre d’Ormesson, l’approche du verdict qui met en émoi ses soutiens.
Elle affine son style et entre peu à peu dans la République des Lettres.


« Paris comme il est »
L’exposition vous transporte dans le quotidien de la capitale où se côtoient faits-divers, promenades, vie amicale, visites de courtoisie, petits faits légers comme l’art de la coiffure expliqué à sa fille, humeurs du jour, des scènes de rue comme l’incendie chez ses amis Guitaut. Sa personnalité raffinée ne tombe jamais dans le trivial, Madame de Sévigné est une esthète du bon goût, elle cultive l’intelligence, l’insolence, le pas de côté, l’autodérision, mais traque les vilénies et les excès de toutes sortes.
Une géographie des lieux en vue s’expose sur les cartes du Marais, il y a peu de changement aujourd’hui. On entre et on sort de Carnavalet comme le faisait la marquise ; le visiteur n’est pas étonné de retrouver son cher décor dans les ruelles du quartier.
Puis viennent des réflexions graves sur la religion, la médecine. La famille Arnault d’Andilly domine la vie spirituelle sur fond de rivalité entre jansénistes et jésuites. Des considérations sur les préoccupations du corps, qu’il soit alité, en couche, vieillissant, atteste du quotidien… Enfin, les dépenses, et encore les dépenses… Toute une charge mentale de l’existence qui crée une proximité domestique avec l’épistolière.





« La plus belle fille du royaume »
La passion pour sa fille fut la grande affaire de sa vie, jusqu’à en faire un objet littéraire inégalé. Le départ de Françoise-Marguerite pour Grignan révèle une situation de crise. Leurs consciences deviennent d’abord opaques l’une pour l’autre avant de retrouver la transparence des cœurs. La souffrance de la séparation est telle qu’il lui faut trouver un nouveau langage pour exprimer la profondeur des liens avec l’absente. Les lettres en seront l’expression romanesque absolue.



Petites dramaturgies, fictions, art du portrait, stratégies narratives émaillent les échanges. Un espace intime se crée, une nouvelle langue, un idiolecte sévigné en apparait.
L’effusion, les confessions, les confidences, la sensibilité et la délicatesse, les sourires, les tristesses s’entrecroisent ; enfin, une communication à distance inédite voit le jour. Une véritable recherche de soi avec un espace à soi, la reconstruction d’une vie privée de sa sève existentielle mais sauvée par la littérature.
Corinne Grand
Photos : Véronique Spahis
du 15 avril au 23 août 2026
Musée Carnavalet-Histoire de Paris, 23 rue Madame de Sévigné, 75003 Paris
Ouverture de l’exposition du mardi au dimanche de 10h à 17h45. Dernière entrée dans l’exposition à 16h45. Fermeture le lundi et certains jours fériés.
