Waddington Custot ouvre à Paris avec Le Choc Nabi, une exposition manifeste entre héritage moderne et création contemporaine

L’ouverture d’une nouvelle galerie internationale à Paris n’est jamais un simple changement d’adresse. Lorsqu’une enseigne solidement implantée à Londres et à Dubaï choisit d’investir Saint-Germain-des-Prés, le geste relève autant de la stratégie que de la déclaration culturelle. Avec son nouvel espace parisien au 36 rue de Seine, Waddington Custot signe une arrivée remarquée dans le paysage hexagonal en inaugurant son lieu avec Le Choc Nabi, exposition fondatrice consacrée à l’un des mouvements historiques les plus emblématiques de son identité.

Fondée sur une tradition de plus de soixante ans à Londres, la galerie poursuit ainsi son expansion internationale après son implantation à Dubaï en 2016. Le choix de Paris, et plus précisément de la rue de Seine, s’inscrit dans une dynamique évidente : celle du retour affirmé de la capitale française sur la scène mondiale du marché de l’art. Entre grandes galeries internationales, collectionneurs de plus en plus présents et calendrier renforcé par Art Basel Paris, la ville redevient un centre névralgique où patrimoine, marché et création contemporaine dialoguent avec intensité.

Le lieu choisi traduit cette ambition. Installée dans l’ancien espace de la galerie Pascal Lansberg, Waddington Custot prend possession d’un espace de 150 m² réparti sur deux niveaux, où la lumière naturelle et la hauteur sous plafond offrent un écrin particulièrement adapté aux œuvres modernes comme contemporaines. L’architecture sobre du lieu privilégie la lisibilité des accrochages tout en conservant le charme discret propre aux galeries historiques de Saint-Germain.

À la tête de ce nouvel espace, Isaure de Roquefeuil et Antoine Clavé incarnent un équilibre soigneusement construit entre dimension internationale et ancrage local. Forte de son expérience à Dubaï, Isaure de Roquefeuil apporte une connaissance transnationale des réseaux artistiques et institutionnels, tandis qu’Antoine Clavé inscrit le projet dans la réalité du marché parisien et dans les nouvelles dynamiques du quartier.

Pour cette exposition inaugurale, la galerie choisit un geste programmatique : revenir aux Nabis. Plus qu’un hommage historique, Le Choc Nabi se présente comme une lecture actualisée d’un mouvement qui n’a jamais cessé d’irriguer la modernité picturale.

Réunissant une trentaine d’œuvres de Pierre Bonnard, Maurice Denis, Édouard Vuillard, Paul Sérusier, Émile Bernard, Charles Filiger, Paul Ranson, Ker-Xavier Roussel et József Rippl-Rónai, l’exposition rappelle combien les Nabis ont constitué, à la fin du XIXe siècle, une rupture décisive. Héritiers spirituels de Gauguin, ils déplacent la peinture hors de la seule imitation du réel pour en faire un espace mental, décoratif et symbolique.

Leur révolution passe par la simplification des formes, l’usage d’aplats colorés, l’attention portée au rythme et à la surface. Chez Paul Sérusier, Bretonne allaitant condense cette radicalité synthétique ; chez Vuillard, Marie au Jardin déploie une intimité troublante où la figure semble absorbée par son environnement végétal. Maurice Denis, quant à lui, rappelle l’ambition totale des Nabis à travers des œuvres où peinture et arts décoratifs ne font plus qu’un.

Car c’est bien l’un des grands mérites de cette exposition : montrer que les Nabis ne furent pas seulement des peintres, mais les artisans d’une vision élargie de l’art, abolissant les frontières entre beaux-arts, arts décoratifs, vitrail, estampe et arts appliqués. Leur modernité tient précisément à cette circulation libre entre les disciplines.

L’exposition construit un dialogue particulièrement convaincant avec un ensemble d’artistes contemporains parmi lesquels Etel Adnan, Ian Davenport, Marcel Dzama, Christine Safa, Fabienne Verdier, Anne Rothenstein, Pierre Knop, François Réau, Marcel·la Barceló et Ben Arpéa.

Ce second accrochage révèle la persistance d’une sensibilité nabi dans des pratiques actuelles. Les paysages réduits à l’essentiel d’Etel Adnan ou de Ben Arpéa prolongent la quête d’une condensation émotionnelle du paysage ; les recherches chromatiques d’Ian Davenport entrent en résonance avec les études de couleur de Charles Filiger ; les gestes méditatifs de Fabienne Verdier réactivent une conception presque spirituelle de la peinture comme expérience intérieure.

Le dialogue démontre que certaines intuitions nabis — autonomie de la surface, puissance émotionnelle de la couleur, stylisation du quotidien, fusion entre décoratif et symbolique — traversent encore la peinture contemporaine.

Cette articulation entre moderne et contemporain dit beaucoup du positionnement de Waddington Custot. En choisissant d’ouvrir à Paris avec un projet érudit et historiquement construit, la galerie affirme une identité curatoriale claire : travailler la continuité plutôt que la rupture, faire dialoguer les temporalités plutôt que les opposer.

Dans un marché de plus en plus segmenté, où l’hyper-contemporain domine souvent les stratégies de visibilité, cette ouverture prend le contre-pied du pur événementiel. Elle réaffirme la possibilité d’un regard plus lent, plus construit, où l’histoire de l’art devient une matière vivante.

Avec Le Choc Nabi, Waddington Custot pose les fondations intellectuelles et esthétiques de son implantation française. Une arrivée pensée comme un manifeste, au cœur d’un quartier dont l’histoire continue, décidément, de s’écrire au présent.

Véronique Spahis

Du 8 avril au 6 juin 2026

Waddington Custot Paris, 36 rue de Seine, 75006 Paris
ouvert du mardi au samedi de 11h à 19h

https://www.waddingtoncustot.com/fr