Un fleuve en mouvement : le Danube et ses reflets par Christopher Lehmpfuhl

La collaboration entre l’artiste peintre Christopher Lehmpfuhl et la Galerie Schrade de Karlsruhe (Allemagne) se poursuit. Dans l’imposant château de Mochental, propriété de la galerie, l’artiste berlinois connu pour ses vues urbaines opère un changement de décor. L’agitation de la ville qu’il a coutume de représenter s’estompe pour laisser place au Danube. Un travail minutieux et évocateur.

Des confins de l’Allemagne jusqu’à la mer Noire, une odeur de peinture persistante. Pourtant, Christopher Lehmpfuhl ne vient pas d’achever son travail. Au sein de la galerie-château Schrade, les nouvelles productions du peintre allemand font forte impression. Le procédé utilisé par Lehmpfuhl reste le même : plus de peinture, toujours plus de peinture. « Jusqu’à 30 kilogrammes par œuvre » , soulignait-il lors d’une interview à un tabloïd allemand.

Un poids certain qui se sent et se ressent donc au cœur de cette galerie-château. Propriété du galeriste Ewald Schrade qui a fondé, il y a 41 ans, la galerie du même nom, elle offre un écrin, une sublimation, aux œuvres et artistes exposés. Les toiles de Christopher Lehmpfuhl ne dérogent pas à la règle. Dans ses nouvelles créations, datées entre 2025 et ce début 2026, l’artiste explore la région allemande du Danube au travers du « Herbstlicht« , soit « la lumière de l’automne ».

« Au contact direct»

Entre les murs de ce château fort moyenâgeux qui surplombe la vallée de Ehingen dans cette région romantique s’il en est, le crédo est simple : « une vie sans art est une pauvre vie ».

Christopher Lehmpfuhl l’a bien compris : l’assertion d’Ewald Schrade se mêle parfaitement à l’œuvre du berlinois qui entend, depuis le début de sa carrière dans les années 90, « entrer en contact direct » avec ce qu’il peint.

« En plein air »: ainsi débute-t-il dans ces premières années son cheminement artistique. Au travers d’une scénarisation de l’acte de peinture en lui-même – Christopher Lehmpfuhl peint en effet dans la rue, au plus proche de son sujet -, l’artiste développe très vite un style. Celui d’une texture particulièrement travaillée par l’utilisation presque outrageuse de couches de peinture.

L’artiste entend alors représenter le mouvement de la ville. Après Berlin viennent Karlsruhe mais aussi un passage en Australie ou en Italie. Un artiste voyageur se dessine. A la Galerie Schrade, c’est un véritable retour à la source qu’effectue Lehmpfuhl. Un retour car l’artiste resserre ses liens avec la Galerie ; mais également du fait de son sujet : le Danube.

Danube : thème qui irrigue

Ce dernier, dit « Donau » outre-Rhin, n’est en effet pas un thème anodin. Un style Danube, sous les pinceaux de Albrecht Altdorfer ou bien encore Lucas Cranach, s’est en effet développé au XVIe siècle et a profondément influencé l’histoire de l’art. Celle allemande bien évidemment avec le romantisme par la suite, mais également celle européenne.

Plus qu’un fleuve, le Danube est un trait d’union au sein même de l’Europe et pour les Européens eux-mêmes. L’idée de mouvement, uniquement vu sous le prisme urbain par Lehmpfuhl, ne s’estompe donc pas avec l’ouverture à ce nouveau thème.  Bien au contraire : le flux du fleuve qui renvoie au flux de population qui irrigue l’ensemble du Vieux Continent, concentre autant, sinon plus, de force mobile.

Quel plus bel endroit que cette galerie-château au cœur de la région danubienne pour représenter ce travail et lui donner d’autant plus de force ? Dans les différentes salles réservées à Lehmpfuhl, le visiteur oscille entre des représentations du fleuve le soir, sous un « Abendlicht » (« lumière du soir ») flatteur, ou au travers d’un « Herbstlicht » triomphant.

A une centaine de kilomètres de Donaueschingen, point de départ du Danube, et à quelques encablures de Sigmaringen et Ehingen, Christopher Lehmpfuhl a eu tout le loisir de se mouvoir dans cette région pour peindre le fleuve de ses propres yeux.

Nature, en mouvement !

On reconnaît parfaitement le style tout à la fois nerveux et apaisant de l’allemand. Au premier regard, la lumière de l’automne ne semble qu’un feu ardent de couleurs vives annihilées par une construction anarchique.

Après quelque temps d’adaptation, notre regard s’habitue pourtant. Les plaques épaisses et désordonnées de peinture sur la toile semblent alors se réveiller. Elles révèlent toute l’essence d’un paysage : montagnes, vallées, le château de Sigmaringen… sans oublier le fleuve du Danube.

Présent dans la majeure partie des créations exposées, le fleuve apparaît comme le fil conducteur discret d’un travail qui se veut précis ; saisissant, à la manière des Impressionnistes, un moment fugace d’une nature en éternel mouvement.

Il faut s’arrêter, reculer puis ré-avancer, pour prendre en compte l’ensemble des méandres qui traversent chacune de ces toiles. Comme un fleuve dont le lit serait trop étroit, Christopher Lehmpfuhl dépasse la toile, déborde, pour parvenir à former, in fine, des reliefs évocateurs.

L’odeur de peinture est tenace : comme l’air marin une fois la marée partie. Cette rudesse première dans la représentation doit être domptée par le visiteur. Il appréciera alors un travail d’une sensibilité rare dans la peinture contemporaine, pouvant rappeler, à certains égards, certaines productions de Bruegel ou de Van Gogh.

Le Danube livre-t-il ses secrets au détour de ces toiles ? En ne faisant qu’effleurer le fleuve, tout en lui conférant toute sa beauté par cette lumière printanière, Christopher Lehmpfuhl se montre respectueux de son objet d’étude.

L’idée n’est pas tant de mettre en bouteille la Donau, ni d’offrir une vue exhaustive de cette dernière. L’artiste ne la représente finalement que dans sa nature intrinsèque, sans filtre : en mouvement. Et invite, quelque part, à nous mettre également en mouvement le long de ce dernier. Des confins de l’Allemagne, jusqu’à la mer Noire.

Gabriel Moser

(Les œuvres exposées sont à la vente. Susceptible donc d’évolution).

Galerie Schrade, Schloss Mochental, Mochental 1, 89584 Ehingen

Du mercredi au samedi, 13h-17h – Dimanche et jours fériés, 11h-17h.

https://galerie-schrade.de