Armelle Aubry ou les chemins de l’orage

En avril 2026, les presses du midi, font paraître une autofiction de soixante-douze pages classée dans la collection récits et témoignages. Courte par sa forme seulement, Danser avec l’orage d’Armelle Aubry déploie un territoire bien plus vaste que son format ne le laisse supposer. On entre dans les pages comme on pousse la porte d’une librairie où les livres semblent vous attendre. Puis les neuf chapitres se referment sur le lecteur, avec une discrète obstination. Le récit accompagne longtemps celui qui l’a ouvert.

Certains récits naissent d’un projet. D’autres semblent émerger d’une lente sédimentation intérieure. Danser avec l’orage appartient à cette seconde famille.

Armelle Aubry parle d’ailleurs moins d’inspiration que de maturation : inscrire un récit dans le temps, c’est d’abord avoir très en amont des mots, des phrases, pas forcément que l’on note, mais des choses qui s’inscrivent en nous. Les années déposent leurs couches successives de souvenirs, de lecture, de rencontres, d’émerveillement et de blessures. Puis survient le moment où une forme s’impose.

Cette forme, l’autrice la nomme autofiction, avec une formule qui résume à elle seule son projet : tout est inventé, sauf ce qui est vrai.

La phrase amuse. Elle éclaire surtout le livre car la vérité qui traverse ses pages n’appartient pas au registre de l’état civil. Elle relève davantage de cette mémoire profonde qui irrigue les êtres bien après les évènements eux-mêmes. La quatrième de couverture évoque une traversée, une transformation intérieure. Le texte avance effectivement sur cette ligne de crête ou les épreuves deviennent matière à réflexion et où le chemin compte davantage que l’arrivée. Au fil de l’entretien, une constellation de mots revient avec insistance : chemin, hasard, rencontre, lecture, danse. Rien d’anodin. Ils dessinent une véritable géographie intérieure.

Le hasard, d’abord comme une manière de lire le monde. Armelle Aubry rencontre !

Cette disponibilité éclaire son rapport à l’écriture : l’écriture est faite d’une succession de surgissements. Le mot revient plusieurs fois dans notre conversation. Surgissement d’un personnage, surgissement d’un prénom, surgissement d’une lettre qui trouvent soudain leur place dans le récit. L’écriture avance comme avance la vie, par révélations successives.

Vient ensuite la lecture. Difficile de comprendre Armelle Aubry, sans évoquer Alice au pays des merveilles. À cinq ans, tandis que sa mère rejette le spectacle, l’enfant affirme : moi j’aime ! Elle voit aujourd’hui, dans cet instant, une conquête fondatrice, celle de cette liberté de penser, celle de la naissance de mes goûts. Née par hasard àToulon, dans une famille de marins bretons, Armelle Aubry, aînée d’une fratrie de trois garçons, grandit au gré des affectations de son père, entre Paris, Toulon et Lorient. Étudiante en lettres à la Sorbonne, elle voit son parcours universitaire interrompu par mai 68, avant de s’orienter vers l’écriture, le journalisme en freelance puis la communication culturelle. Attachée de presse à Châteauvallon, elle accompagne ensuite des artistes, des expositions et des projets liés aux arts plastiques parce que tant que la porte n’est pas ouverte, j’ai envie d’aller voir derrière.

Depuis lors, les livres jalonnent son existence. François Cheng, Mario Vargas Llosa, Léonor de Récondo apparaissent au détour de la conversation. Les citations qu’elle convoque fonctionnent comme des balises. Elles accompagnent son propre cheminement intellectuel et son itinéraire spirituel. Sans emphase, avec délicatesse, avec cette intensité maitrisée que l’on retrouve dans sa manière de parler comme dans sa manière d’écrire.

Chaque franchissement d’un obstacle, d’une période épouvantable, nous amène à gravir quelque chose, explique-t-elle. L’existence devient alors une ascension lente. On y laisse des plumes. On y gagne parfois de la hauteur. C’est précisément ici que le titre du livre prend tout son sens.

Inspiré par une chanson de Zaho de Sagazan, danser avec l’orage transforme l’épreuve en mouvement. Armelle Aubry préfère la préposition avec. Elle contient toute sa philosophie. Danser avec l’orage, c’est accompagner ce qui advient, c’est traverser les tempêtes sans leur abandonner la totalité du paysage, être dans la part infrangible de soi, celle que les autres ne peuvent pas trouver, ne peuvent pas franchir.

La danse occupe une place particulière dans son imaginaire. Elle en parle comme d’une calligraphie dans l’espace. L’image lui ressemble. Chaque geste laisse une trace, chaque expérience dessine une ligne dans la grande écriture de la vie. L’écriture d’Armelle possède cette même qualité de présence. Elle écrit comme elle parle, une parole élégante, vive, parfois malicieuse, qui avance droit au cœur de son sujet. L’épure y côtoie la richesse de la langue. Chaque phrase semble portée par cette curiosité du monde qu’elle revendique elle-même. À la lecture, on croit parfois voir ses yeux bleus d’après l’orage, plantés dans les vôtres avec cette profondeur de celles qui continuent de s’émerveiller. Elle revendique un besoin viscéral des autres autant qu’un besoin irrépressible de retrait et de solitude. Entre ces deux pôles se déploie un récit profondément humain.

Je me retrouve au bout du livre aussi démunie qu’avant, mais avec la satisfaction d’avoir simplement fait ce que j’avais envie de faire.

On referme danser avec l’orage avec cette sensation d’avoir partagé bien plus qu’une histoire, d’être à la fois Violette et Olympe, d’avoir laissé entrer le vent, la vie, l’amour. Quelque chose continue de danser, quelque chose qui ressemble à la liberté.

Valmigot

Danser avec l’orage, d’Armelle Aubry

Éditions Les Presses du Midi, paru en avril 2026, 72 pages, 14 €

ISBN : 978-2-8127-1601-0