Un mot sied bien. « Sarahbernhardesque ». Au Palais Lumière Evian, à Evian-les-Bains, tout ce qui a construit Le mythe vivant de l’actrice Sarah Bernhardt s’expose jusqu’au 3 janvier 2027. Un cabinet de curiosité s’ouvre sur les bords du Lac Léman, porté par Pierre-André Hélène, commissaire et ardent courtisan de celle qui continue à illuminer les imaginaires par une certaine modernité qui pourrait encore aujourd’hui faire des envieux.


Sarah Bernhardt (1844-1923) aurait dû rentrer dans les ordres. Rétrospectivement, elle a plutôt choisi un chemin de traverse : la notoriété, les lumières, les honneurs ; pour ne pas dire le désordre.
A la fin des années 1860, le Duc de Morny, demi-frère de l’Empereur Napoléon III, la prend sous son aile. Photographiée par Nadar en 1868, Sarah Bernhardt s’envole au Conservatoire. Elle l’intègre au détour d’une fable qu’elle déclame : Les deux Pigeons. La Fontaine présente deux oiseaux « s’aimant d’un amour tendre ». Pourtant l’un se rêve voyageur et quitte le second. C’est vers cet horizon que vole Sarah Bernhardt.



« Première actrice mondiale »
Au Palais Lumière Evian, le visiteur prend donc son envol de la sorte. Quelques photos de famille comptent son aventure bretonne des premières années, avant un décollage vers les hautes sphères du spectacle ; qu’elle ne quittera plus.
Un parcours d’exposition chronologique guide le visiteur, de ses débuts jusqu’à l’après Bernhardt, lorsque ne subsiste plus que la lumière de Sarah.
Car elle est omniprésente. « Impossible de ne pas faire quelque chose qu’elle n’a pas fait », se risque même à indiquer Pierre-André Hélène. Commissaire de l’exposition, celui qui est aussi collectionneur privé, s’est associé avec Daniel Ladeuille, collectionneur infatigable, pour proposer cette exposition proprement hagiographique de la « première actrice mondiale ».


Au-delà des rôles fameux, d’un physique gracieux, Sarah Bernhardt est surtout le reflet d’une époque, pas n’importe laquelle : la Belle époque. On apprécie donc avant tout cette exposition au travers de l’ambiance que cette dernière parvient à créer. Au Palais Lumière d’Evian, on plonge dans toute la démesure de cette période et dans toute l’excentricité d’une actrice, avant tout joueuse dans la vie, de la vie.
Artiste de la démesure
Parmi les belles découvertes de cette exposition, on notera les différentes lithographies qui illustrent les rôles-titres de Sarah Bernhardt. Elle apparaît tout en majesté dans les cartons qui font la publicité de la superproduction de l’année 1884 au théâtre de la Porte Saint-Martin : Théodora (Victorien Sardou, 1884). Une affiche signée Georges Clairin, petit protégé de Sarah Bernhardt – et plus si affinités – donne à voir l’actrice dans des décors époustouflants. C’est une œuvre « à la démesure de l’artiste », note Pierre-André Hélène dans le catalogue d’exposition.



Cette démesure est l’ordre qu’a résolument choisi l’actrice. Le désordre total, l’extraordinaire pour un quotidien ordinaire. L’exposition le démontre notamment à travers un intérieur fictif d’un appartement qui aurait pu être celui de Sarah Bernhardt. « On imagine que cela pourrait y ressembler », délivre Daniel Ladeuille.
Peau de panthère au sol, sac léopard traînant, robe excentrique : l’univers pourrait presque apparaître comme kitsch rétrospectivement. On tient pourtant ici l’essence du style « sarahbernhardesque » ; en d’autres termes, l’affranchissement total de l’ensemble des codes. Ceux de la mode donc, mais aussi de la société.

Excentrisme, modernisme
L’habit ne fait pas l’actrice, mais donne tout de même une indication sur le tempérament de l’artiste. Sans surprise : en société aussi, Sarah est à l’image de ce qui la farde : sans fard. A travers ce parcours chronologique, le Mythe Vivant n’est donc pas tant une mémoire d’actrice, d’artiste que l’on souhaite invoquer, mais plutôt une manière de se mouvoir dans l’espace, d’interagir en tant que femme dans un monde rude.
Sarah Bernhardt, dans toute son excentricité sociale, parvient à jouer de ses atouts sans jouer son va-tout. Elle séduit, se livre souvent mais reste pourtant digne. Et parvient ainsi à gravir les échelons de la société. Elle use de sa personne pour s’imposer mais se montre aussi reconnaissante envers ses compagnons de route.
Elle est une artiste accomplie qui use de sa notoriété pour attirer toutes les lumières vers elle. Les différentes photographies exposées par le Palais Lumière rendent compte de cette soif de popularité que porte l’actrice en elle.


Son passage en Amérique lui fait découvrir les délices insoupçonnés de la publicité. Elle s’affiche alors au travers de lithographies qui font la réclame ; à l’image de ce carton de l’imprimerie Camis qui vante les bienfaits de l’Absinthe Terminus (1898). Image intéressante que celle d’une actrice qui monétise à la fin du XIXe siècle son image pour une boisson qui représente tout à la fois les vices dont doivent se délecter les artistes pour créer (on se souvient de Baudelaire qui écrivait à la lueur de son Absinthe ; Apollinaire également dans Alcool, 1913) et la création artistique propre qui découle de ces affiches publicitaires.


A la Belle époque, la publicité cherche moins le slogan qui rentre dans toutes les têtes, que l’image qui s’ancre dans l’ensemble des imaginaires. Jules Chéret ou Henri de Toulouse-Lautrec partagent aussi cette vision ; ils collaborent donc avec l’actrice. Sous l’œil d’Andy Warhol enfin, l’artiste apparaît également comme un emblème international.
Ainsi donc, Sarah Bernhardt est « l’incarnation même d’une femme qui s’impose dans son emploi », note Pierre-André Hélène. Une figure féminine, mais aussi une préfiguration de la société qui advient, surgit.


Dans ces représentations fastueuses, hautes en couleur, nul besoin de revendiquer un courant féministe ; Sarah Bernhardt l’incarne naturellement, affirme le commissaire. Plus qu’un mythe vivant, c’est un mythe à vivre, une réalité à poursuivre, à transplanter, qu’entend ici transmettre le Palais Lumière à travers l’exposition : Sarah Bernhardt. Le mythe vivant – Passion d’un collectionneur
Cette réalité que s’est créée de toutes pièces Sarah Bernhardt. Celle qui aurait dû rentrer dans les ordres a finalement préféré mettre le monde en ordre, de marche.

Gabriel Moser
Jusqu’au 3 janvier 2027
Palais Lumière Evian, Quai Charles Albert Besson, 74500 Evian-les-Bains
Du mardi au dimanche, 10h-18h.