Ce nouvel ouvrage de la pianiste d’origine srilankaise Shani Diluka, qui se définit pour l’occasion comme poéticienne, est un essai un peu ovni, après ses œuvres de poésie « Les Silences de Schubert »et« Canopées ».
En effet pour cet opus, édité chez Art3 Plessis Editions, il s’agit pour l’autrice de partager et transmettre des réflexions et des moments de vie.

L’édition est belle, on appréciera la mise en page aérée et les quelques illustrations qui viennent accompagner le propos.
Les chapitres, la plupart très courts et pouvant pour certains être lus séparément ou dans le désordre, alternent Méditations et Récits. Les Méditations relèvent d’une certaine poésie philosophique, ou philosophie poétique, tandis que les Récits sont davantage des témoignages.
Les Méditations sont un voyage en apesanteur, où la pensée se déploie comme une partition libre, à la fois rigoureuse et parfois lyrique. Ici, la pianiste-poéticienne développe une pensée et un imaginaire où se mêlent propos fantastiques, animisme et jeux d’illusions. Les consciences s’y métamorphosent, les frontières entre l’humain et la Nature s’estompent, et le fait social s’imbrique avec fluidité dans l’expérience sensorielle.
La plume virevoltante de l’autrice danse entre néologismes assumés et jeux de mots subtils, portés par des métaphores lumineuses.
On y découvre une réflexion érudite, où chaque image, chaque comparaison, ouvre une porte vers une compréhension plus intime de l’art… et de soi.
Ces paragraphes, au-delà du discours onirique, révèlent souvent des analyses pointues sur certaines œuvres musicales, les reliant à des sensations picturales, tactiles, voire physiques. Qui n’a jamais frissonné devant une phrase musicale ? Elle évoque, à mots couverts, l’impressionnisme de Chopin, la respiration de Proust, ou encore le monde flottant du jazz, comme autant de ponts jetés entre les arts.
Tranches de vie et de rêve, souvenirs bayadères, réflexions plus profondes, dans les Récits l’autrice révèle sa reconnaissance pour les transmissions de ses maîtres, et des personnes qui l’ont fait grandir dans son art.
Les artistes sont nos frères et nos sœurs, nos anges gardiens, des passeurs.
Il y a, dans ces écrits empreints d’une grande délicatesse, de la finesse, une grande culture, et de la nostalgie, de celle de la « Première gorgée de Bière » de Delerm. La pianiste virtuose nous parle de ses professeurs, de moments suspendus. Les références foisonnent : ici se côtoient philosophes, musiciens et musiciennes, hommes et femmes politiques, de lettres ou de théâtre, artistes en tous genres, et même quelque danseur et architecte. On dirait que Shani Diluka s’est nourrie d’une myriade, d’une constellation de génies anciens ou contemporains.
Les fils conducteurs de l’ouvrage sont nombreux. Il y est question d’enfance, d’héritage, d’animalité, de sensibilité et bien sûr, d’instinct.
Le propos est savant mais accessible. Il conviendra cependant de se souvenir ou réviser ses classiques, qu’il s’agisse d’arts plastiques, de musique classique ou contemporaine, de littérature ou de sciences. On y croisera pour enrichir le propos des extraits ou des citations de Mallarmé et Beethoven, de Patti Smith et Rimbaud… Car l’autrice les fera tous dialoguer, leur tissera des liens, et leur apportera son éclairage personnel et sensible.
L’ouvrage est comme une tapisserie, une dentelle ou un vitrail, où les pleins sont tout aussi importants que les vides qui laissent passer la lumière. Shani Diluka le souligne page 43 : « c’est dans les interstices – dans l’inflexion, l’attente, la suspension – que se loge la vérité la plus nue ».
Elisa Camus
Du Spirituel dans l’Art de Shani Diluka
Editions Art 3 Plessis – Paru le 8 avril 2026 – 160 pages – 19,00 euros