Ici grand ouvert : la poétique de la transition hante le mac val

C’est une expérience dont on ne sort pas tout à fait indemne. En poussant les portes du Musée d’art contemporain du Val-de-Marne (mac val) pour visiter l’exposition ici grand ouvert, on s’attend à une rétrospective classique. Ce que j’ai découvert, après une discussion passionnée et approfondie avec l’artiste Smith, va bien au-delà du simple aspect esthétique. Cette exposition est un choc sensible, une invitation poignante à repenser notre place dans le monde.

Dès l’introduction de la visite, le ton est donné par Nicolas Surlapierre, le directeur de l’institution. Avec une émotion palpable, il confie se sentir profondément « en phase » et « à l’aise » au milieu de ces œuvres, évoquant une véritable « poétique de la transition ». Une transition qu’il décrit comme un fantôme qui s’échappe, un mouvement permanent. Le commissaire d’exposition, Frank Lamy, qui accompagne Smith depuis des années, confirme cette volonté : faire de ces vingt ans de création un immense réservoir vivant, un organisme fluide qui va muter et se transformer pendant les neuf mois de l’événement.

Visuellement, l’espace est une prouesse scénographique pensée avec les concepteurs Sami Rintala et Matthieu Prat. Pas de chronologie linéaire, pas de catégories figées, et surtout, presque aucun texte sur les murs. L’objectif ? Permettre aux visiteurs une appréhension purement sensorielle. On déambule au milieu de structures en bois, de voiles, et d’une installation dortoir avec des hamacs qui nous invitent à traîner, à méditer, et même à dormir pour laisser les œuvres s’infuser en nous à la manière des rituels antiques.

Au fil de cette déambulation, les projets s’entremêlent. On croise Löyly, le journal photographique vaporeux de l’adolescence de l’artiste, puis on lève les yeux vers L’extase de m. patate (2024), une troublante sculpture translucide suspendue, réalisée à partir de résidus plastiques de l’industrie pharmaceutique liés à sa propre transition. smith nous parle ici de mue, de métamorphose, en se transformant lui-même en un être hybride entre l’humain, l’insecte et le végétal.

Mais ce qui subvertit totalement notre regard, ce sont ses photographies réalisées à la caméra thermique. Smith s’empare d’un outil technologique militaire, conçu pour surveiller et donner la mort, pour le retourner et en faire un instrument d’amour et de soin. À travers ces images d’une beauté renversante, baignées dans des lueurs laiteuses et des éclats de néons, l’artiste fait ressortir la chaleur de nos corps. Devant ces plaques d’aluminium qui jouent avec les reflets, on doit bouger, se déplacer pour voir l’image apparaître. Et c’est là que le message se révèle : la caméra thermique montre qu’il n’y a aucune séparation entre l’humain, l’animal et la nature. Tout est lié, tout est entrelacé par cette chaleur commune.

Pour comprendre la portée de ce message, il a fallu ce long échange intime que j’ai eu la chance d’avoir avec l’artiste. En lui faisant part de ma propre sensibilité pour son art, Smith m’a confié une phrase d’une lucidité désarmante qui résonne encore en moi : « Pour moi c’est la fin du monde ».

Pour lui, notre humanité souffre d’une coupure tragique avec ce qui nous dépasse, qu’il s’agisse de la nature ou du cosmos (une crise qu’il nomme la « désidération », ce manque douloureux des étoiles dans des villes trop lumineuses). En l’écoutant me parler de cette « crise » permanente, je lui ai demandé s’il fallait y voir un écho à la pensée d’Hannah Arendt, qui a tant écrit sur la crise de la sensibilité. L’artiste m’a immédiatement confirmé que c’était exactement cela.

Nous vivons une crise de l’art, de l’humain, de la beauté et de nos relations sociales. Une humanité qui se détruit parce qu’elle perd sa capacité à ressentir. Face à ce constat, l’exposition de Smith agit comme un électrochoc de douceur. Son travail s’inscrit magnifiquement dans cette célèbre formule d’Albert Camus : « Empêcher que le monde ne se défasse ».

Ses néons vibrants, inspirés des scotomes scintillants qui annonçaient ses migraines ophtalmiques d’enfance, deviennent des balises spirituelles qui nous raccrochent de force au monde. L’artiste nous invite, avec une immense empathie, à reprendre conscience de qui nous sommes. Il nous pousse à nous interroger sur des questions philosophiques et sociales profondes, des questionnements qui traversent aussi la sociologie contemporaine d’un Hartmut Rosa sur notre besoin viscéral de résonance avec notre environnement.

Au-delà de la splendeur visuelle de ses œuvres, la pensée de Smith va chercher notre âme. Elle nous supplie de retrouver le contact avec nous-mêmes, de recréer une connexion profonde, spirituelle et sensible avec la planète et tout ce qui l’habite. Nous sommes tous liés, et la chaleur qui émane de ses photographies en est la plus belle, la plus touchante des preuves. Une exposition majeure, urgente, qui élève l’esprit et réchauffe le cœur.

Pélopia Maury

Du 23 mai 2026 au 31 janvier 2027

MAC VAL – Musée d’art contemporain du Val-de-Marne, Place de la Libération, 94400 Vitry-sur-Seine

Du mardi au dimanche et jours fériés de 11h à 18h. Fermeture des caisses à 17h30. Fermé les 1er janvier, 1er mai, 15 août et 25 décembre.