Jusqu’au 27 septembre, les Magasins Généraux de Pantin accueillent une exposition qui ne ressemble à aucune autre. « Simulacres » nous plonge dans un vertige où l’on ne sait plus très bien sur quel pied danser. La question est moins de trancher entre le vrai et le faux que de se laisser déstabiliser. Le parcours s’articule en trois temps, Mimétisme, Illusion, Simulation, qui nous rappellent, chacun à sa manière, que notre rapport au réel est bien plus fragile qu’on ne le croit.

La visite débute dans la section « Mimétisme » dans laquelle on est fasciné par la maîtrise technique des artistes. Ici, il n’est pas question de vrai ou de faux au sens binaire du terme, mais plutôt de crédibilité : jusqu’où la reproduction méticuleuse du réel peut-elle nous faire vaciller ?
Tony Matelli présente plusieurs sculptures hyperréalistes qui déplacent nos repères habituels. Son autoportrait en silicone, dont la tête a été détachée puis repositionnée à l’envers, instaure un trouble immédiat, signifiant une dissociation entre le corps et l’esprit qui évoque à la fois le dédoublement et la recomposition de soi. Ses bouquets de fleurs inversés, réalisés en bronze polychrome, défient la gravité avec une élégance précaire, tandis que ses « Weeds », mauvaises herbes sculptées avec une attention méticuleuse au détail, transforment avec une immense poésie des plantes ordinaires en présences déroutantes.



Ryan Gander joue quant à lui sur les matières et les apparences. Son œuvre « / is… (xiii)» fige dans le marbre un abri de fortune imaginé par sa fille, transformant un jeu d’enfant en architecture mentale. Plus loin, « Two hundred and sixty eight degrees below every kind of zero » reproduit un ballon rempli d’hélium en suspension près du plafond, exécuté en fibre de verre. La légèreté n’est qu’apparente, et le trompe-l’œil interroge notre capacité à faire confiance à ce que nous voyons.

Arinze Stanley utilise une maîtrise technique exceptionnelle pour aborder des enjeux politiques et sociaux. Ses dessins au graphite, d’une précision quasi photographique, donnent à voir les réalités du Nigeria contemporain.
Dans « MINDLESS V », une jeune femme fixe le spectateur tandis que trois mains sombres lui saisissent la tête, métaphore des systèmes normatifs de la religion, de la culture et des traditions qui orientent et contraignent l’identité. « Fruits of Labour » représente une femme assise sur une cage de briques contenant des fruits inaccessibles, cassant des noix de palme avec un morceau de mousse : un geste paradoxal qui dit la résilience silencieuse face à l’oppression. « The Machine Man #14 », recouvert de pétrole noir, incarne les conséquences de l’exploitation pétrolière au Nigeria, où la richesse potentielle s’est muée en malédiction.
L’artiste use donc d’un style extrêmement réaliste pour parler de notions politiques réelles mais absurdes. L’absurdité, dans ses oeuvres se retrouve alors dans des éléments surréalistes qui manifestent une révolte aphone.




Les peintures de Dhewabi Hadjab, d’un réalisme minutieux, installent une étrangeté plus discrète mais tout aussi efficace. Sur ses grandes toiles « taille-réelle », chaque détail est traité avec une grande attention, des plis au papier peint en passant par la lumière. Les oeuvres se positionnent ainsi comme une fenêtre sur une autre réalité.
Les figures sont souvent partiellement coupées par le cadre, comme si elles cherchaient à échapper au regard. Dans l’une de ses toiles, le corps a même disparu, ne laissant que les couches de papier peint de sa maison d’enfance en Algérie, une façon d’esquisser un autoportrait par l’absence.


L’installation de Laure Bottereau & Marine Fiquet convoque la notion d’uncanny valley, cet entre-deux où le familier devient étrangement dérangeant. Sur un vaste tapis se déploient des corps fragmentés, des figures jumelles, des visages déformés et des accessoires inspirés des farces et attrapes, du déguisement ou du fétichisme. Mains en silicone, faux visages, prothèses et présences ambivalentes se côtoient dans un désordre qui n’a rien d’anodin : chaque objet semble avoir été placé avec une intention précise, celle de brouiller les repères entre jeu et malaise, entre réel et imitation.
L’espace se ressent ainsi comme un décor mental, entre le terrain de jeu et le cabinet de curiosités. Les formes paraissent familières, mais quelque chose cloche toujours, un doigt en trop, un visage dont l’expression ne correspond à aucune émotion reconnaissable, un objet dont la fonction nous échappe. Ce décalage infime, presque imperceptible, installe un trouble durable dans la perception. On ne sait plus très bien si l’on se trouve face à des souvenirs recomposés, à des fantasmes matérialisés ou à des présences issues d’un rêve dont on aurait oublié les contours.



Le parcours de l’exposition se poursuit ensuite avec le deuxième temps « Illusion » dans lequel l’expérience sensorielle est un terrain d’exploration artistique. La section mobilise lumière, perspective et mouvement pour produire des expériences sensorielles déstabilisantes. Les artistes empruntent aux codes de la magie, du cinéma ou des fêtes foraines pour transformer l’œuvre en aventure perceptive.
Iván Navarro crée des sculptures lumineuses à l’aide de néons, de miroirs et de vitres sans tain, dans l’objectif d’ouvrir des profondeurs fictives. « The Edge » présente un couloir lumineux qui semble accessible tout en demeurant fermé, oscillant entre promesse d’évasion et espace mental contraint. L’oeuvre « Eternal Contradiction », quant à elle, joue sur les mots et les reflets pour évoquer la tension entre égoïsme et altruisme, tandis que « Polka et Waves » prolonge cette recherche à travers des rythmes lumineux où la perception vacille sans cesse.



Ann Veronica Janssens propose avec « Atlantic » une superposition de plaques de verre imprimées en relief qui évoque une étendue d’eau saisie dans la matière. Sans représenter directement l’océan, l’œuvre en restitue la sensation de profondeur, de mouvement et de densité, nous faisant presque entendre ses clapotis. L’oeuvre oscille, selon l’angle du regard, entre transparence et opacité.

Julius von Bismarck revisite la figure de la louve avec « Zwei Wölfinnen », une installation qui puise dans l’iconographie fondatrice de la Rome antique pour la détourner vers un registre plus trouble et contemporain. Le bois apparent, la fourrure qui semble rapportée, les articulations mécaniques visibles : tout concourt à rendre l’objet à la fois familier et étranger, comme une créature chimérique issue d’un musée d’histoire naturelle revisité par un ingénieur.
Ce qui fait la singularité de l’œuvre, c’est le mouvement lent et continu qui l’anime. Des mécanismes motorisés font osciller les louves entre deux états, l’apparition et l’effondrement. Elles se dressent, puis ploient, se recomposent, puis semblent sur le point de se défaire, dans un cycle perpétuel qui évoque à la fois la respiration, la marche et la chute. Ce balancement hypnotique produit un effet de déstabilisation du regard : on ne sait plus si l’on assiste à une naissance ou à une agonie, à une tentative de se relever ou à un abandon progressif. L’illusion n’est jamais totale, et c’est précisément ce qui la rend troublante. On voit le mécanisme, on perçoit l’artifice, mais le mouvement impose une forme de croyance irrationnelle.

Sarah-Anaïs Desbenot installe avec « Silent Crossing » un véritable décor cinématographique multimédia : une route et des maisons miniatures, des projections de couchers de soleil et un visage endormi traversé par une brume.
L’ensemble compose un seuil, un lieu liminaire dans lequel le jour n’a pas tout à fait cédé la place à la nuit, où la conscience n’a pas encore basculé dans le sommeil. C’est cet instant fragile, celui du crépuscule intérieur, que l’œuvre capture et dilate, un moment où le monde extérieur se dissout dans la perception, où les contours s’adoucissent et où le réel se fait poreux.
L’installation maintient cet état de suspension avec une délicatesse rare. Les sensations de la chaleur du couchant, de l’humidité de la brume et du silence de la route déserte semblent à la fois émerger et se dissiper. Dans cet espace liminaire, les souvenirs et les émotions se mêlent sans qu’on puisse les rattacher à une histoire précise. On a déjà vu cette lumière, déjà ressenti cette mélancolie douce au bord du sommeil, mais sans pouvoir dire quand ni où.



L’exposition s’achève avec la troisième partie « Simulation », qui explore les nouvelles formes du simulacre – des formes les plus contemporaines à travers la technologie de l’intelligence artificielle.
L’exposition « Simulacres » remplit sa mission de nous emmener d’un registre à l’autre sans jamais nous laisser nous reposer sur nos acquis. Nous pouvons entrer dans cette exposition en pensant distinguer le vrai du faux, mais nous en sortons avec la conviction que cette frontière est bien plus poreuse que ce que l’on peut imaginer, pouvant parfois même être déplacée à des endroits où on ne l’attend pas.
Les Magasins Généraux, par leur vaste espace brut, offrent un écrin idéal à cette déambulation où chaque salle est une invitation à reconsidérer ce que l’on croit voir. Une exposition à ne pas manquer cet été, ne serait-ce que pour éprouver la fragilité de notre propre regard.
Elisa Camus
Exposition du 25 juin au 27 septembre 2026
Magasins Généraux, 1 rue de l’Ancien Canal, 93500 Pantin
Du mercredi au dimanche, de 14h à 19h.