À la Bourse de Commerce, Pinault Collection célèbre deux siècles de photographie à travers un dialogue entre les œuvres. Il y a des photographies que l’on regarde. Et puis il y a celles qui nous regardent en retour.
À l’occasion du bicentenaire de l’invention de la photographie, la Bourse de Commerce – Pinault Collection consacre, une exposition exceptionnelle à ce médium devenu l’un des grands territoires de l’art contemporain. Remember Me. Chefs-d’œuvre de la photographie de la Collection Pinault rassemble plusieurs centaines d’œuvres de plus de 70 artistes, du XIXe siècle à aujourd’hui.
Mais ici, il ne s’agit pas simplement de célébrer deux siècles d’histoire photographique. Il s’agit de questionner ce que les images conservent de nous lorsque le temps, lui, continue d’avancer. Le titre de l’exposition, emprunté à l’artiste américaine Barbara Kruger, donne immédiatement le ton : Remember Me. Souviens-toi de moi. Une phrase simple, presque intime, qui devient dans l’architecture circulaire de la Bourse de Commerce une véritable déclaration artistique.
Une histoire de la photographie sans chronologie
Sous le commissariat de Matthieu Humery, conseiller en photographie auprès de Pinault Collection, avec la collaboration de Lola Regard, Remember Merefuse le parcours historique traditionnel. Pas de ligne droite allant de la photographie primitive à l’image numérique.
L’exposition avance plutôt par associations, comme une pensée ou un souvenir. Les œuvres se croisent, se répondent, se contredisent parfois. Les époques s’effacent pour laisser place aux affinités de formes, de gestes, de regards ou de matières. Le commissaire parle d’une « fugue », une traversée libre de l’histoire du médium. L’image devient alors un langage que chacun peut lire à sa manière.
Une photographie de Gustave Le Gray peut ainsi rencontrer les recherches contemporaines d’Eileen Quinlan. Les figures d’August Sander trouvent un écho dans les réinterprétations de Sherrie Levine. Le regard mélancolique de Marilyn Monroe, photographiée par Richard Avedon, dialogue avec les identités construites de Cindy Sherman. Le visiteur n’est plus seulement spectateur. Il devient celui qui établit les connexions.
Barbara Kruger : “Remember Me”
Dès l’entrée, Barbara Kruger donne à l’exposition sa voix. Dans la Rotonde, son installation monumentale Untitled (Remember Me) associe texte, image et écrans LED. Une esthétique immédiatement reconnaissable, héritée de son travail sur la publicité, les médias et le pouvoir des mots. L’artiste américaine transforme ici l’architecture même de la Bourse de Commerce en support de mémoire.
Des messages apparaissent autour de la Rotonde, sur les caissons lumineux qui encerclent l’espace. Ils peuvent également être aperçus depuis les différents niveaux du bâtiment. Kruger ne demande pas simplement au visiteur de regarder une image. Elle lui demande de se souvenir.
Ce choix est particulièrement juste dans un monde où nous produisons et effaçons chaque jour des milliers d’images. La photographie numérique nous permet de tout conserver, mais cette abondance pose une nouvelle question : qu’est-ce qui mérite réellement de rester dans notre mémoire ?
La Collection Pinault, une autre histoire du regard
Avec plus de 8 000 tirages, la collection photographique de François Pinault constitue un ensemble considérable, couvrant près de deux siècles de création. Depuis 2006, la photographie occupe une place importante dans la Collection Pinault, aux côtés de la peinture, de la sculpture, de la vidéo et des installations.
Remember Me permet aujourd’hui de découvrir cette collection dans toute sa diversité. Mais l’exposition raconte aussi, plus discrètement, l’homme derrière le collectionneur. Matthieu Humery évoque notamment la présence récurrente de la mer dans les acquisitions de François Pinault, en écho à son attachement personnel à l’univers maritime.
Un autre motif revient avec insistance : les mains. Des mains qui travaillent, protègent, touchent, prient ou se cachent. Ce détail prend une dimension particulière dans Migrant Mother, l’image devenue iconique de Dorothea Lange. Tout le monde connaît le visage de cette mère photographiée pendant la Grande Dépression. Mais l’exposition invite à regarder autrement : vers les mains des enfants, vers celles de la femme, vers cette gestuelle silencieuse qui exprime à elle seule la protection, la peur et la fragilité. C’est peut-être là que se trouve la force d’une collection : dans ces détails personnels qui finissent par révéler celui qui regarde.
Irving Penn : l’image comme objet précieux
L’un des temps forts du parcours est consacré à Irving Penn. Plus de 400 photographies conservées par la Collection Pinault sont réunies dans une installation pensée comme une véritable chambre de mémoire.
Penn était un perfectionniste. Photographe de mode, de portrait et de nature morte, il considérait chaque image comme un objet construit avec la précision d’un peintre. Croquis préparatoires, choix du cadrage, lumière, papier, chimie du tirage : chaque étape était pensée.
Au dos de ses photographies, Penn consignait de nombreuses informations sur leur fabrication. Le tirage devient ainsi lui-même une archive.
Raymond Depardon : une France qui s’efface
Face à cette photographie de studio extrêmement maîtrisée, Raymond Depardon propose une autre manière de conserver le temps. Dans la Galerie 3, ses photographies en couleur composent le portrait d’une France quotidienne : cafés, commerces, maisons, routes, places et paysages.
Une France sans spectacle. Une France que l’on pourrait presque traverser sans la remarquer. Et pourtant, c’est précisément cette banalité qui lui donne aujourd’hui sa puissance. Les images de Depardon documentent un pays en transformation. Certaines enseignes ont disparu, certaines boutiques ont fermé, certains paysages ont changé. Ce qui était contemporain au moment de la prise de vue devient progressivement document historique. La photographie agit alors comme une machine à remonter le temps.
Pour les générations plus âgées, ces images réveillent des souvenirs. Pour les plus jeunes, elles deviennent la découverte d’un pays presque étranger.
Le corps, le désir et la disparition
La mémoire n’est pas toujours douce. Certaines œuvres du parcours confrontent le visiteur à la disparition, à la mort, à la fragilité du corps et à l’impermanence. La photographie d’Annie Leibovitz représentant John Lennon et Yoko Ono possède à cet égard une force particulière. Lennon apparaît nu, en position fœtale, enlacé à Yoko Ono.
L’image a été prise quelques heures seulement avant son assassinat. Ce que nous savons aujourd’hui de cette histoire transforme inévitablement notre regard. À l’inverse, une autre photographie de Leibovitz — Demi Moore enceinte — célèbre la naissance et la continuité de la vie.
Deux images, deux corps, deux moments opposés : la disparition et la naissance. Entre les deux, la photographie semble tenir une place singulière. Elle ne peut empêcher le temps de passer. Mais elle peut en conserver la trace.
Des icônes et leurs héritiers
L’un des intérêts majeurs de Remember Me réside dans la confrontation entre les grandes figures de la photographie historique et les artistes qui leur succèdent.
Man Ray, Eugène Atget, Dorothea Lange, Walker Evans, Henri Cartier-Bresson, Richard Avedon, Irving Penn, Cindy Sherman, Francesca Woodman, Wolfgang Tillmans, Zanele Muholi, Tyler Mitchell ou encore Tarrah Krajnak.
Certaines œuvres sont directement reprises, réinterprétées ou déconstruites. Ainsi, Tarrah Krajnak revisite les nus d’Edward Weston à travers ses propres autoportraits. L’image ancienne devient alors le point de départ d’une nouvelle création. Ce dialogue entre les générations rappelle que l’histoire de la photographie n’est jamais figée. Chaque époque regarde les images du passé avec ses propres préoccupations. Chaque nouvelle génération réécrit ce qu’elle reçoit.
Une exposition qui révèle aussi François Pinault
Derrière cette impressionnante traversée se dessine finalement le portrait d’un collectionneur. François Pinault apparaît ici non seulement comme celui qui possède les œuvres, mais comme celui qui les a choisies, rapprochées et conservées. La photographie lui permet de construire une mémoire faite de visages, de paysages, de gestes et de matières.
Cette dimension personnelle rejoint l’histoire même de la Bourse de Commerce, lieu profondément lié à la transformation du patrimoine en espace de création contemporaine. L’architecture circulaire du bâtiment devient ainsi le cadre idéal de cette exposition consacrée au temps. On entre dans une image, on en rencontre une autre, puis une troisième. Les œuvres se répondent et finissent par former un cercle.
La dernière image n’est pas une photographie
Pour terminer le parcours, Matthieu Humery a choisi une œuvre surprenante de Man Ray, Ma dernière photographie. Malgré son titre, il ne s’agit pas d’une photographie mais d’une peinture sur carton représentant un carré noir. Le choix est symbolique.
Après avoir traversé près de deux siècles d’images, le visiteur se retrouve face à presque rien : une forme abstraite, silencieuse, réduite à l’essentiel. C’est aussi une manière de revenir à l’abstraction chère à François Pinault. Et de boucler le parcours.
Car Remember Mecommence et s’achève autour de l’idée d’une image qui ne cherche plus nécessairement à représenter le monde. Entre les deux, tout un univers s’est déployé.
Regarder pour ne pas oublier
À l’heure où l’image photographique est devenue omniprésente, Remember Me pose une question presque paradoxale : comment regarder lorsque nous avons accès à trop d’images ? La réponse de l’exposition est simple : en prenant le temps.
Regarder les mains plutôt que le visage. Une ombre plutôt qu’un sujet. Le papier plutôt que l’image. Une photographie ancienne à côté d’une œuvre contemporaine. Un paysage qui n’existe plus. Un visage dont on connaît désormais la disparition. La photographie conserve ce que nous ne pouvons pas retenir. Elle transforme un instant en mémoire.
Et peut-être est-ce pour cela que, deux siècles après son invention, elle continue de nous fasciner. À la Bourse de Commerce, les œuvres de la Collection Pinault ne demandent pas seulement à être admirées. Elles demandent à être mémorisées.
Elena Sokhoshko
Du 7 octobre 2026 au 18 janvier 2027
Bourse de Commerce – Pinault Collection, 2 rue de Viarmes, 75001 Paris
Ouvert tous les jours (sauf mardi), de 11h à 19h (21h le vendredi)