Avril 2026, au palais Neptune de Toulon, la 10e édition de la nuit du piano, intitulée dans les jardins d’Espagne, a marqué un moment particulier dans l’histoire du Festival de Musique de Toulon et sa région. Architecturée par sa directrice artistique, Séverine Baume, cette soirée au long cours s’inscrivait dans un dispositif plus large : une conférence en amont menée par Monique Dautemer et Ingrid Tedeschi venait éclairer le contexte historique de ces œuvres où l’Espagne, un exotisme à portée de train, nourrissait l’imaginaire des compositeurs français du début du XXe siècle. Au conservatoire TPM, une masterclass publique complétait cet ensemble, animée par le virtuose François Dumont. C’est donc moins un concert qu’un parcours, articulant transmission, écoute et expérience, que cet anniversaire a proposé.


Qu’est-ce qui se joue quand la musique dure ? Il faut peut-être partir de là. Une soirée de près de cinq heures aujourd’hui n’a rien d’évident. Rien d’évident pour le public, rien d’évident non plus pour ceux qui la conçoivent. Dans un monde où tout s’accélère, où l’écoute se fragmente, proposer une nuit du piano, ce n’est pas seulement programmer des œuvres, c’est prendre un risque. Celui de la durée. Celui de l’attention. Ce dixième anniversaire a assumé avec succès ce parti pris. C’est même devenu sa ligne de force.

Sous l’impulsion de Séverine Baume, dont l’engagement auprès du festival de musique de Toulon et sa région remonte au début des années 2000, et qui en assure la direction artistique depuis une décennie, le projet voit le jour en 2016. Il s’inscrit dans une histoire plus large, héritée de Claude-Henri Bonnet, fondateur du festival dans les années 1950 et figure marquante de l’opéra de Toulon, qu’il dirigea au milieu du XXe siècle. Accueilli par l’opéra De Toulon, dans un contexte institutionnel favorable, celui d’un dialogue étroit entre le festival et cette maison, le projet s’ancra ainsi dans une continuité autant qu’il affirma un désir de renouvellement : l’idée fut d’ouvrir. Ouvrir les portes, ouvrir les formats, ouvrir les habitudes. Proposer des séquences courtes, permettre au public familial de circuler, de s’attarder ou non. Autrement dit, ne pas assigner l’écoute.
Cette liberté initiale est restée. Même déplacée en ce moment au palais Neptune, la nuit du piano affirme cet esprit. On peut entrer, sortir, revenir à chaque entracte. Personne n’est captif. Et pourtant au fil des heures, on reste, liés par une spiritualité qui se tisse au vent du son et de l’émotion.
Le programme, cette année, s’articulait autour d’une Espagne musicale, largement filtré par le regard français, celle de Maurice Ravel, de Claude Debussy, mais aussi de Manuel de Falla ou Enrique Granados. Une Espagne, de rythme, de danse, mais qui ne fut jamais tout à fait un lieu. Plutôt une projection, une matière imaginaire. Il aurait été facile d’en faire une simple trame. Le programme dans sa construction semblait moins chercher à illustrer un thème qu’à en éprouver les variations : du solo au grand effectif, de l’élève au virtuose, du piano seul à l’orchestre.

David et Jérémie Moreau, au violon et au piano, ont incarné l’un des points de tension de la soirée. Dans Tzigane de Ravel, quelque chose s’est noué dès les premières mesures. Un violon seul, sans appui, qui avance à découvert. Ce moment suspendu, attendu par Séverine Baume et le public, les larmes au bord des yeux, fut au-delà du spectaculaire, il exposa intensément et attrapa l’intime.

Plus tard, élève de première année de l’IESM et jouant depuis l’âge de trois ans, Toko Furuta installa un autre type d’écoute. Debussy, Ravel, de Falla, les œuvres se répondirent dans cette grâce, d’une jeune pianiste hors norme, son corps à lui seul incarnant, dans son mouvement, un récit universel.
La dernière partie avec François Dumont et l’orchestre de l’opéra de Toulon dirigé par Victorien Vanoosten, pianiste également, déplaça encore le centre de gravité. Dans les jardins d’Espagne, le piano n’est pas un soliste au sens traditionnel. Il apparaît, disparaît se fond dans l’orchestre. L’écoute devînt moins verticale, plus flottante et l’on se dit que la terre ibérique vibra dans le sublime de ce qu’elle a su inspirer au monde.

Et puis presque à rebours de tout cela, vint le final, le galop de Lavignac à huit mains. Quatre pianistes autour d’un même clavier. On pourrait croire à un simple clin d’œil, à une concession festive. Ce serait passer à côté de ce que ce moment révéla. Après plusieurs heures de musique, après la concentration, la virtuosité, les nuances, ce geste collectif fut hautement symbolique. Une manière de dire que la musique ne tient pas seulement dans l’excellence individuelle mais dans la possibilité de jouer ensemble littéralement.
La question de départ, au fond, reste ouverte : Qu’est-ce que produit une telle soirée ? Elle crée les conditions pour que la question se pose !
À l’année prochaine pour se la poser encore, en célébrant Beethoven, en mars cette fois-ci.
La saison n’est pas encore finie. Notamment le 20 mai prochain, à l’UPV – union patronale du Var – une rencontre avec Maryvonne de Saint-Pulgent, musicologue et essayiste, autour de son livre Les musiciens et le pouvoir en France de Lully à Boulez aux éditions Gallimard, se prépare.
Valmigot
Festival de musique de Toulon et sa région, 17, rue Mirabeau, 83000 Toulon
