M24 : le nouveau temple sarthois de l’œuvre d’art mécanique

Il y a des réveils de musées qui ressemblent à des veilles de grand départ. À quelques jours seulement de son ouverture officielle prévue ce 28 mai 2026, les coulisses encore secrètes du M24 (Musée des 24 Heures – Circuit de la Sarthe) révèlent un spectacle saisissant. Ce projet pharaonique de 20 millions d’euros, cofinancé par l’Automobile Club de l’Ouest et la collection personnelle de l’horloger Richard Mille, a été entièrement repensé pour mettre en valeur l’histoire de chaque modèle et la beauté de chaque carrosserie. Sous la conduite passionnée du directeur du musée, Fabrice Bourrigaud, on découvre une scénographie qui privilégie l’émotion brute, traitant chaque voiture pour ce qu’elle est : un authentique tableau sur quatre roues, une sculpture mécanique qui n’attend qu’un souffle pour rugir.

Pour Fabrice Bourrigaud, ces majestueuses carrosseries s’apparentent à de véritables œuvres d’art qu’il peut contempler des heures ; le musée transmet d’ailleurs à la perfection la passion débordante de son directeur face à ces icônes mécaniques.

De la vapeur au bitume : là où l’automobile a poussé son premier cri

Entrer dans la première galerie du M24, c’est s’offrir un retour aux sources d’une rigueur historique absolue. N’en déplaise aux manuels parisiens, l’aventure de l’automobile moderne est née ici, au Mans. C’est en 1873 que le génial inventeur sarthois Amédée Bollée donne naissance à L’Obéissante, un omnibus à vapeur de 12 places capable de rallier la capitale en 18 heures. Une folie pour l’époque, qui vaudra d’ailleurs au constructeur la bagatelle de 75 amendes infligées par un préfet terrifié par la rumeur de cet engin sans chevaux.

Cette audace locale va allumer une mèche que plus rien ne pourra éteindre. En 1906, le tout premier Grand Prix de l’histoire de l’Automobile Club de France est organisé sur un circuit fermé de 103 kilomètres serpentant la campagne sarthoise. Les conditions y sont dantesques : les concurrents crèvent jusqu’à 20 fois par tour au milieu des champs de maïs, et c’est une Renault qui arrache la victoire grâce à une innovation majeure éprouvée en piste : la jante amovible Michelin, permettant de changer un pneu en à peine huit minutes. Le ton est donné pour le siècle à venir : la Sarthe sera le laboratoire du monde roulant.

15 h 59 min 59 s : l’adrénaline pure du grand départ

Le parcours projette ensuite le visiteur dans une immense salle obscure où la tension devient presque physique : la zone du départ. Face à un écran LED colossal de 14 mètres de long, le public est cueilli par la reconstitution des anciens départs « en épi » : les départs Le Mans, où les pilotes devaient traverser la piste en courant pour sauter dans leurs habitacles avant de s’élancer pour 24 heures de ronde infernale.

En déambulant entre les plots recouverts d’une résine qui scanne et imite à la perfection le grain d’asphalte du circuit, on frôle des monstres sacrés encore enveloppés dans leurs voiles de protection transparentes. Voir une Mercedes CLK-GTR de 1998 ou une Peugeot 905 drapées sous plastique permet de toucher du doigt l’intimité d’un musée en train de naître. Lorsque Fabrice Bourrigaud retire délicatement une bâche, la carrosserie bleu nuit d’une délicieuse et populaire Renault 4CV de 1951 se révèle au grand jour, engagée à l’époque pour prouver qu’un petit moteur arrière pouvait tenir la distance. Le contraste avec la silhouette acérée de la Ferrari 312 P rouge italienne ou de la Porsche 935 aux couleurs d’Hawaiian Tropic garée un peu plus loin est saisissant. Deux mondes, deux budgets, mais une seule et même obsession de la performance.

Le ballet dramatique des stands et l’immersion nocturne

Plus loin, le M24 recrée la véritable scène de théâtre de l’endurance : la zone des stands. C’est ici que se joue toute la dramaturgie de la course, ce ballet millimétré où l’on change de pilote, où l’on ravitaille, et où les mécaniciens s’improvisent chirurgiens de l’extrême pour réparer un alternateur en pleine nuit. À travers des écrans immersifs et des images fixes anciennes sublimées par l’intelligence artificielle pour leur redonner le mouvement de l’époque, le visiteur plonge dans l’atmosphère unique de la nuit mancelle. Un sas phonique abrite une matériothèque sensorielle ingénieuse où l’on peut manipuler des volants de différentes époques, des harnais ou des fragments de carbone. Une excellente idée didactique pour faire comprendre aux jeunes générations que derrière le bruit, il y a la matière.

L’un des joyaux les plus éblouissants du musée reste la Tracta grise et bleue de 1928, une véritable Joconde mécanique conservée amoureusement dans son jus avec sa patine d’époque et son Saint-Christophe fixé près du volant. Conçue par l’ingénieur Jean-Albert Grégoire, elle a prouvé au Mans la viabilité de la traction bien avant que Citroën n’en fasse un succès populaire, sauvant au passage des millions de vies sur les routes quotidiennes.

La Scène de la Victoire : des géants de la piste aux rêves d’enfants

Le bouquet final de la visite guide les pas vers la salle de la victoire où sont rassemblées des voitures authentiquement gagnantes. Parmi les têtes de liste, le M24 s’offre le luxe d’exposer deux des très rares modèles ayant réussi l’exploit de remporter deux fois l’épreuve dans toute l’histoire de la course : la Ferrari 275 P (victorieuse en 1963 et 1964) et la Porsche 956 jaune et noire (1984 et 1985). À leurs côtés, la Bentley de 1924 brille de tout son éclat de ses 3 700 heures de restauration minutieuse effectuée en Angleterre.

Mais le choc historique devient total devant la Toyota TS050 Hybrid numéro 8. En approchant du regard son museau encore marqué par les stigmates de la piste, on se remémore l’effroyable année 2020 où la crise sanitaire avait fonctionné comme un couperet, forçant l’épreuve à se dérouler à huis clos. Cette voiture est la seule de l’histoire à avoir triomphé devant des tribunes désespérément vides. Aujourd’hui, elle trouve enfin son public sous les projecteurs du musée.

La visite se referme sur la plus belle des madeleines de Proust : une vitrine monumentale abritant la collection intégrale des 4 500 miniatures au 1/43e ayant pris le départ de la course depuis 1923. Un dictionnaire miniature fouillé, patiemment complété par des bénévoles passionnés qui ont déniché des pièces uniques jusqu’en Nouvelle-Zélande ou en Argentine. C’est là que le lien entre les générations se noue définitivement, illustrant à la perfection la réplique gravée sur le mur : « Le Mans, c’est une année de préparation, une semaine de tension et une éternité de souvenirs ».

Les secrets d’un asphalte mythique : la piste des légendes et des drames

Mais l’âme véritable du M24 réside dans l’imbrication physique du musée avec son circuit, ce géant de 13,626 kilomètres dont 70 % utilise des voies ouvertes à la circulation le reste de l’année. Pour les Manceaux, ce ruban de bitume est un élément identitaire, un morceau de la ville comparé à ce qu’est la plage pour les habitants de la Baule. Un espace sacré qui, chaque année, se métamorphose sous l’action des équipes de la DDE à la manière de la principauté de Monaco, pour accueillir plus de 2 000 commissaires de piste de 19 nationalités différentes et basculer dans la légende mondiale.

Cette piste est un livre ouvert d’exploits héroïques et de tragédies intimes. Elle raconte l’histoire de John Duff en 1923, courant à pied sur 7 kilomètres depuis Arnage après un réservoir percé par une pierre, colmatant la brèche avec du savon avant de finir quatrième. Elle conserve la mémoire de la vitesse pure dans la célèbre ligne droite des Hunaudières, longue de 5,6 kilomètres, véritable route-laboratoire pour les motoristes. C’est là que la WM-Peugeot de Roger Dorchy pulvérisa le record absolu en 1988 à 405 km/h, avant que la FIA n’impose de tronçonner la ligne droite avec deux chicanes pour des raisons évidentes de sécurité.

Le circuit porte aussi les stigmates des heures les plus sombres du sport automobile, à commencer par la catastrophe de 1955. Le 11 juin, la Mercedes de Pierre Levegh décolle et s’écrase dans le public, faisant plus de 80 morts. Une tragédie humaine absolue qui poussera le directeur de course de l’époque, Charles Faroux, à prendre la décision controversée mais salutaire de ne pas arrêter l’épreuve afin d’éviter les mouvements de panique et permettre l’évacuation prioritaire des blessés. Une gestion de crise historique devenue une référence absolue, citée des décennies plus tard lors des drames contemporains.

C’est enfin sur cette même piste que la mythologie du sport s’est modernisée. Jusqu’en 1969, la sécurité des pilotes restait précaire : beaucoup s’élançaient au départ sans attacher leurs harnais, préférant lâcher le volant à 300 km/h dans les Hunaudières pour tenter de boucler leurs ceintures. Il aura fallu la marche pacifique et historique de Jacky Ickx, marchant tranquillement vers sa rétive Ford GT40 sous les yeux de la foule incrédule pour s’installer et s’attacher réglementairement, pour mettre un point final à cette tradition dangereuse. Parti dernier, il triomphe 24 heures plus tard pour 120 mètres à peine. La preuve par l’art, le style et le courage qu’au Mans, la vitesse n’est rien sans l’intelligence.

Pélopia Maury

M24 – Musée des 24 Heures du Mans, Circuit des 24 Heures, 72000 Le Mans

Ouvert tous les jours de 10h à 19h (dernière entrée à 18h).