Avec “Garde à vous !”, la Cité de Sorèze consacre une exposition raffinée et sensible à l’histoire méconnue des écoles royales militaires. Entre archives, création contemporaine et regard sur l’enfance, une immersion singulière dans le XVIIIᵉ siècle.

À Sorèze, au pied de la Montagne Noire, l’ancienne abbaye-école appartient à cette catégorie rare de monuments habités par leur propre mémoire. Fondée comme abbaye bénédictine entre le VIIIᵉ et le IXᵉ siècle, devenue collège puis école royale militaire, la Cité de Sorèze accueille du 4 avril au 27 décembre 2026 l’exposition « Garde à vous ! Sorèze, une école royale militaire au temps de Louis XVI », placée sous le haut patronage de Stéphane Bern.

À l’occasion du 250ᵉ anniversaire de la création des douze écoles royales militaires, cette immersion historique et ludique propose de redécouvrir une page méconnue de l’histoire de l’éducation française.
L’exposition explore la transformation de cet établissement emblématique en école royale militaire à partir de 1776, lorsque Louis XVI signe l’ordonnance instituant les cadets-gentilshommes. L’objectif : former une nouvelle génération d’officiers, selon un modèle éducatif novateur mêlant sciences, langues, arts, exercices physiques et apprentissages militaires.
Car avant d’être officiers, stratèges ou figures de l’histoire nationale, les cadets-gentilshommes furent d’abord des garçons de huit à seize ans, pensionnaires d’un établissement d’excellence conçu pour former les élites militaires du royaume.
Sorèze, une histoire scolaire plus ancienne
La vocation éducative de Sorèze est ancienne. Installée sur le site dès le XVIIᵉ siècle, la congrégation de Saint-Maur, appartenant à l’ordre des bénédictins, s’y établit avec l’arrivée de Barthélemy de Robin en 1636. Or, lors de son chapitre général tenu la même année, la congrégation se montre favorable au développement de l’enseignement. La vocation éducative de l’établissement se dessine ainsi progressivement au cours du XVIIᵉ siècle.
C’est dans ce contexte que Dom Hody met en place une première expérience pédagogique en ouvrant un séminaire en 1682. Celui-ci s’adresse aux garçons issus de la petite noblesse pauvre, qui bénéficient du monopole des places gratuites, tandis que des élèves pensionnaires payants viennent compléter les effectifs. Les enseignements dispensés sont de nature classique : le latin, le grec et la poésie y occupent une place centrale. Ce séminaire cesse toutefois son activité entre 1722 et 1725, et jusqu’en 1757.
En 1775, le comte de Saint-Germain qualifie cette éducation de « parfaite » pour la formation des jeunes cadets-gentilshommes pris en charge par le roi Louis XVI. L’École militaire de Paris, ouverte dans les années 1750, étant jugée trop coûteuse, il est alors décidé de répartir les élèves dans douze écoles royales militaires à travers le royaume, afin de favoriser leur sociabilisation.
« Le premier de ces collèges sans doute est celui de Sorèze, ville de Languedoc au diocèse de Lavaur. Ce collège est tenu par les Bénédictins de la congrégation de St Maur et il y a à la tête un homme d’un vrai mérite et d’une grande réputation. Il y a dans ce collège plus de 300 pensionnaires. L’instruction y est variée suivant les dispositions des jeunes gens, et la volonté de leur parens. Les Bénédictins, outre une vingtaine de religieux destinés à la conduite du collège, y entretiennent des maîtres pour 23 000£. Les langues mortes, comme la latine, la grecque, et même l’hébraïque, les langues vivantes comme l’anglais, l’allemand, l’italien et l’espagnol, toutes les parties de la géométrie et des fortifications, le dessin en tous ses Genres, y sont enseignés aux enfans qui en outre ont des maîtres de musique, de danse, d’armes et même de manège, où ils sont instruits par un ami, maréchal des logis et dragon, qui leur apprend en même temps à faire l’exercice » (Comte de St Germain, Mémoire de 1775).
Le collège de Sorèze accueillait des enfants de 6 à 18 ans. Les cadets-gentilshommes pouvaient intégrer la formation royale entre 8 et 12 ans, pour un cursus d’au moins six années. L’éducation pensée par Dom de Fougeras en 1757, puis adaptée par Dom Despault et François Ferlus jusqu’en 1812, visait à former de véritables gentilshommes, tant par l’esprit que par le corps. L’exposition entend ainsi revenir sur le passé prestigieux et la renommée internationale du collège de Sorèze, en s’appuyant certes sur les travaux scientifiques les plus récents et sur des archives inédites. Elle propose également un regard sensible sur l’enfance au XVIIIᵉ siècle, invitant les enfants et adolescents d’aujourd’hui à découvrir, comprendre et interroger ce passé.
« Garde à vous ! Sorèze, une école royale militaire au temps de Louis XVI »
Plans d’architecture, instruments scientifiques, pièces d’artillerie, uniformes reconstitués et documents rares permettent de comprendre comment Sorèze s’impose comme l’un des établissements les plus innovants de son temps. Dès le XVIIIᵉ siècle, le collège propose déjà une pédagogie étonnamment moderne, inspirée des idées des Lumières.



Une histoire militaire racontée à hauteur d’enfant
À rebours d’une lecture strictement martiale, Garde à vous ! privilégie une approche incarnée et sensorielle. Plans anciens, instruments scientifiques, pièces d’artillerie, documents d’archives et prêts exceptionnels dialoguent avec une scénographie accessible, traversée par le regard contemporain.
Le parcours s’attarde sur l’architecture même de Sorèze, pensée comme un outil pédagogique. Agrandie au fil des siècles pour répondre à son ambition éducative, l’école traduit dans la pierre les idéaux des Lumières : discipline, circulation du savoir, organisation collective.
Mais c’est surtout le quotidien des élèves qui captive. Comment vivait-on à Sorèze sous l’Ancien Régime ? Que mangeait-on, qu’étudiait-on, à quoi jouait-on ?
À partir des archives et du célèbre Plan d’éducation de Dom de Fougeras, seize illustrations originales de Julie Eugène viennent peupler dortoirs, salles de classe, ateliers de peinture ou moments de récréation. Une iconographie délicate, presque romanesque, qui donne chair à ces existences juvéniles.









Le dialogue fécond entre patrimoine et création contemporaine
L’exposition réussit l’un de ses paris les plus intéressants : faire dialoguer patrimoine historique et création contemporaine.
Les œuvres de Victoria Niki, artiste plasticienne née à Chișinău, interrogent les notions de territoire, de cartographie et de stratégie politique. Jeux d’échecs, déplacements, géographies sensibles : ses installations prolongent avec intelligence la question militaire dans une lecture plus conceptuelle.
Autre présence remarquée, celle de Carole Chebron, dont les œuvres en porcelaine travaillent l’idée d’équilibre fragile, de construction précaire, de réussite menacée — autant de thèmes qui résonnent avec l’exigence de formation imposée aux jeunes gentilshommes.
Cette respiration contemporaine évite à l’exposition l’écueil de la reconstitution nostalgique. Ici, le passé reste vivant parce qu’il continue de dialoguer avec nos préoccupations actuelles : transmission, discipline, mérite, citoyenneté.





Une exposition pensée pour tous les âges
La singularité de Garde à vous ! tient aussi à sa générosité envers les publics. Les scènes miniatures conçues par l’association Playmo du Sud, les films d’animation, les dispositifs immersifs produits par ACC Studio ou encore les reconstitutions de costumes permettent une lecture à plusieurs niveaux.





L’enfant y trouve un récit concret et ludique ; l’adulte, une réflexion plus ample sur l’éducation des élites et la fabrique des institutions.
De nombreux ateliers sont proposés comme l’atelier Playmobil pour créer son propre personnage :




Ce double niveau de lecture rappelle finalement ce que Sorèze a toujours incarné : un lieu d’apprentissage total, où se croisent formation intellectuelle, exercice physique, arts d’agrément et sociabilité.
Au-delà de l’exposition, les collections permanentes sont à visiter : dortoirs, salles, chapelle, cloître, cours et jardins.













L’élégance discrète d’un grand site patrimonial
Au-delà de l’exposition, la visite de la Cité prolonge l’expérience. Cloîtres, cours monumentales, escaliers d’honneur et anciens dortoirs racontent plusieurs siècles d’histoire française. Le site abrite également le musée Dom Robert et de la tapisserie du XXᵉ siècle, autre raison de faire halte dans ce village du Tarn encore préservé des flux touristiques massifs.
Depuis le XVIIIe siècle, L’Abbaye-école de Sorèze a bénéficié d’un programme d’éducation très novateur, dans l’esprit des Lumières, et accueilli des élèves de tous horizons géographiques et confessionnels. Ce collège maintient sa renommée internationale au XIXe siècle sous la direction du père dominicain Henri Dominique Lacordaire. Il ne fermera ses portes qu’en 1991.
Avec Garde à vous ! Sorèze signe une exposition érudite, accessible et sensible.
Une manière élégante de rappeler qu’au XVIIIᵉ siècle, l’apprentissage du commandement commençait bien avant le champ de bataille.
Véronique Spahis
Du 4 avril au 27 décembre 2026
Cité de Sorèze, 1 Rue Saint-Martin, 81540 Sorèze
http://www.cite-de-soreze.com/
En savoir plus sur les anciennes Ecoles Royales et Militaires de France : https://www.asso-aerm.fr/ecoles/
Article paru en 2018 : https://itartbag.com/labbaye-ecole-de-soreze/ (la partie hôtel et restaurant n’est plus d’actualité…. en attente de quoi la rénover)
