« Coller, Couturer, Nouer » : Shin Sung Hy déconstruit et réinvente la peinture

À l’occasion de la célébration du 140e anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la Corée, le musée Cernuschi consacre une exposition monographique à Shin Sung Hy (1948-2009) : « Coller, Couturer, Nouer». Déchirer, fragmenter, lacérer, mais aussi recoudre, recoller, renouer : ce parcours chronologique, riche d’une trentaine d’œuvres, met en lumière un artiste dont le travail a constitué un pont permanent entre sa terre natale et la France, où il vécut de 1980 à sa mort.

Reconnu en Corée, où il figure dans de nombreuses collections publiques, Shin Sung Hy est pourtant resté relativement invisible dans son pays d’adoption, malgré un dialogue nourri avec la scène française. Le point de départ est une crise historique. Dans les années 1970, la peinture est partout mise en question, en Corée par le dansaekhwa, mouvement monochrome qui congédie la représentation, en France par le collectif Supports-Surfaces, qui démonte la peinture en ses éléments constitutifs pour en interroger la nature. Shin Sung Hy absorbe ces deux héritages sans se soumettre à aucun. Ses trompe-l’œil de toiles de jute peintes sur des toiles de jute ne sont pas un ralliement au minimalisme coréen : en maintenant la fonction représentative que le dansaekhwa abandonne, il retourne l’outil pictural contre lui-même.

C’est après son arrivée en France que le geste se radicalise. Les cartons peints, déchirés et recollés sur Plexiglas constituent une destruction littérale de l’oeuvre, pourtant la forme rectangulaire est préservée, le dialogue avec la peinture maintenu. C’est là le cœur de sa pensée : la négation n’est jamais totale, la destruction appelle toujours une reconstruction. Dans les années 1990, il revient à des compositions abstraites vives, dominées par les jaunes, rouges et oranges.

Deux séries majeures illustrent la maturité de son œuvre. Dans les « Couturages », le procédé est méticuleux : Shin Sung Hy réalise d’abord une peinture abstraite aux tons chauds avant de la lacérer en bandes, qu’il recoud ensemble ou sur une autre toile. La toile n’est plus une surface lisse, mais un assemblage de fragments colorés. Les « Nouages », développés à partir de 1997, poussent encore plus loin cette logique : la toile est découpée en fines bandelettes nouées entre elles pour créer un réseau tridimensionnel. Ce geste fait écho à l’art traditionnel du nœud coréen, classé patrimoine culturel immatériel, tout en prolongeant l’héritage de Supports-Surfaces dans son traitement du support comme matériau à part entière. En nouant les lanières, Shin Sung Hy ne se contente plus de peindre ; il donne corps à une œuvre où le vide et la matière dialoguent.

En « coller, couturer, nouer », Shin Sung Hy n’a cessé de réconcilier les contradictions : déconstruire pour mieux revenir, déchirer pour recoudre, appartenir à deux mondes sans se dissoudre dans aucun. Il a formulé l’une des réponses les plus originales à la grande question de son époque, non pas : faut-il en finir avec la peinture ? mais : que reste-t-il d’elle quand on lui retire tout ?

Lise Morlon

du 17 avril au 2 août 2026

Musée Cernuschi, Musée des arts de l’Asie de la Ville de Paris, 7 avenue Vélasquez, 75008 Paris

Ouvert du mardi au dimanche, de 10h à 18h – fermé le lundi

cernuschi.paris.fr