C’est un raz de marée de beauté et de savoir qui s’empare du Musée Guimet à Paris. À l’occasion de la célébration du 140e anniversaire des relations diplomatiques entre la France et la Corée, l’institution nationale nous offre l’événement culturel le plus éblouissant et incontournable de l’année : Silla : l’or et le sacré. Trésors royaux de Corée (57 av. J.-C. – 935 apr. J.-C.). Conçue en étroite collaboration avec le Musée national de Gyeongju, cette exposition est une pure merveille, une chance historique de contempler des objets millénaires d’une rareté absolue, dont la quasi-totalité n’a jamais été montrée en Occident. C’est une exposition riche, immersive et fascinante qu’il ne faut rater sous aucun prétexte ; il faut prendre le temps de s’y arrêter, de flâner et d’observer chaque détail de ces pièces uniques qui témoignent d’un raffinement extraordinaire.
Du mythe à la forge : l’émergence des « Trônes de fer »
Le voyage commence aux frontières du mythe et de la réalité historique. La légende veut qu’en 57 avant notre ère, six clans cherchant un souverain virent un cheval céleste s’incliner devant un œuf tombé du ciel, d’où sortit le roi fondateur Park Hyeokgeose. Mais au-delà de la poésie de ce récit consigné tardivement dans le Samguk yusa (Histoires oubliées des Trois Royaumes) au XIIIe siècle, l’exposition nous plonge dans le concret de la matière. Les premiers siècles de notre ère voient une fragmentation de clans rivaux engagés dans une belligérance et une diplomatie active dignes d’une véritable saga à la Game of Thrones.
La clé de la suprématie de Silla réside d’abord dans sa maîtrise exceptionnelle de la métallurgie et de la forge du fer. Les vitrines révèlent d’incroyables trésors : des dagues rituelles à la lame de fer et au pommeau de bronze, ainsi que des moules et têtes de haches massives. C’est cette avancée technique majeure qui va asseoir la puissance militaire du royaume et mener à l’unification progressive de la péninsule face aux royaumes rivaux de Goguryeo et de Baekje.
Les récipients funéraires en terre cuite en forme d’oiseaux servant aux libations rituelles pour guider les âmes vers le ciel, les dagues de parade en fer et bronze
L’Or et le Sacré : le scintillement magnétique des tumulus.
Le cœur de l’exposition bat au rythme de l’âge d’or du royaume (du IVe au début du VIe siècle), une époque métamorphosée par la construction des tumulus géants de Gyeongju, la capitale millénaire. Ces immenses tombes-montagnes isolées, faites de caissons de bois hermétiques recouverts de tonnes de galets de rivière, ont miraculeusement protégé les sépultures royales des pillages au cours des siècles. En explorant ces vitrines, on reste frappé par la splendeur des parures funéraires exhumées.
La pièce maîtresse est sans conteste la couronne d’or pur, découverte de manière fortuite en 1921 dans la « tombe de la Couronne d’or ». Ornée de branches stylisées évoquant l’arbre sacré et de cornes de cerf, elle est recouverte de paillettes d’or et de dizaines de gogok, ces mystérieux pendentifs de jade incurvés en forme de virgules. En observant les ceintures d’or ajourées, les colliers de cristal translucide et les boucles d’oreilles en granulation d’or à 23 carats, on imagine le bruissement et le scintillement magnétique qui devaient accompagner chaque mouvement des souverains lors des rituels sacrés. Plus spectaculaire encore, une dague en cloisonné d’or incrustée de grenats témoigne de liens diplomatiques insoupçonnés, voyageant par les routes de la soie depuis l’Empire byzantin ou sassanide jusqu’à la cour de Silla.
L’aristocratie équestre et le prestige des guerriers
L’exposition nous séduit également en éclairant l’importance cruciale de la cavalerie dans l’expansion territoriale de Silla. Le prestige des élites guerrières s’exprime à travers des pièces de harnachement équestre d’une complexité technique inouïe. Un grand panneau explicatif restitue la place de chaque ornement sur la monture : des mors aux plaques d’armure de tête de cheval en passant par des étriers en bronze doré richement gravés de motifs de dragons et de rinceaux, découverts dans les tombes de l’aristocratie.
Sous la lune de lotus : l’éveil spirituel d’un royaume unifié
Le tournant du VIIe siècle marque une transformation radicale de la civilisation de Silla. Sous l’impulsion du roi Munmu, le royaume réalise l’unification territoriale de la péninsule en 676. C’est le moment où le bouddhisme, adopté comme religion d’État unificatrice après le martyre légendaire du moine Ichadon au VIe siècle, remplace les anciens rituels chamaniques. Les sacrifices humains sont définitivement abolis, remplacés par les yong, de délicates figurines de terre cuite, à l’image de la célèbre et magnifique Dame de Silla.
L’art se fait alors plus méditatif et spirituel. Les tombes se réduisent au profit de la construction de monastères, de pagodes et de temples grandioses à Gyeongju. Les puissantes dalles de granite sculptées des figures du zodiaque en costumes de fonctionnaires militaires protègent désormais le repos des rois et le sacré des temples.
L’apothéose finale de l’exposition nous transporte dans une pénombre mystique avec la reconstitution numérique et statuaire de la célèbre grotte de Seokguram, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO. Face aux grands bas-reliefs des divinités gardiennes, les statuettes de Bouddha et de Bodhisattva en or pur et en bronze sont étincelantes sous la lumière des projecteurs du musée. Ils incarnent le détachement, le calme et la compassion, touchant le visiteur en plein cœur. Un pur instant d’éternité pour clore mille ans d’histoire magistrale.
Pélopia Maury
Du 20 mai au 31 août 2026
Musée national des arts asiatiques – Guimet, 6, place d’Iéna, 75116 Paris
Ouvert tous les jours, sauf le mardi, de 10h à 18h