« Splendeurs du baroque, de Greco à Velázquez » au Musée Jacquemart-André

Dans la lignée de ses expositions consacrées aux maîtres du XVIIe siècle, le Musée Jacquemart-André propose une immersion au cœur du Siècle d’or espagnol. À l’occasion des travaux de la Hispanic Society of America, située à New York et dont la réouverture est prévue pour l’automne 2027, quarante-cinq chefs-d’œuvre issus de ses collections traversent l’Atlantique pour être réunis pour la première fois en France.

Le parcours dévoile une partie du fonds d’Archer Milton Huntington (1870-1955). Cet érudit et mécène visionnaire fonda l’institution en 1904, créant ainsi le plus important centre dédié au rayonnement des cultures hispanophones et lusophones hors de la péninsule Ibérique. Le parcours de l’exposition offre un panorama complet de l’apogée artistique de la monarchie des Habsbourg, une période de vitalité extraordinaire nourrie par des échanges entre influences flamandes et italiennes.

Le terme baroque, issu du portugais barroco, littéralement une « perle irrégulière », renvoie à l’origine à une forme imparfaite, longtemps perçue comme bizarre, excessif, non conforme aux canons, mais devenue le symbole d’un art qui revendique le mouvement, l’émotion et la liberté des formes face à l’équilibre classique de la Renaissance. Le visiteur est d’emblée saisi par cette esthétique du foisonnement et de la théâtralité. Doménikos Theotokópoulos, dit Le Greco, incarne parfaitement cette transition entre Renaissance et baroque. Sa Pietà, peinte à la fin de sa période romaine, synthétise la frontalité des icônes byzantines et la touche libre du Titien, tout en révélant l’influence des sculptures de Michel-Ange. Dans cette composition intense, il suspend le deuil dans une gestuelle expressive qui répondait alors aux besoins de la Contre-Réforme, ce mouvement par lequel l’Église catholique, après le Concile de Trente, cherche à émouvoir, instruire et rapprocher le fidèle du sacré par la puissance des images.

Incontournable, Diego Velázquez déploie dans cette sélection une maîtrise absolue du portrait. Si sa Scène de cuisine (1617) témoigne de son génie précoce pour le réalisme quotidien, c’est son Portrait de jeune fille qui témoigne de sa maturité. Par la sobriété de la composition et une retenue chromatique fascinante, Velázquez concentre l’attention sur un visage magnétique, laissant le reste de la toile volontairement inachevé. En miroir de cette intimité, l’exposition présente le faste des portraits officiels, à l’instar du Portrait de Philippe IV, roi dEspagne de Juan Carreño de Miranda. Ce dernier livre une image idéalisée et vigoureuse du roi, une stratégie de pouvoir destinée à affirmer la légitimité dynastique du souverain.

L’exposition s’ouvre également sur les horizons lointains de la Nouvelle-Espagne avec les enconchados. Ces œuvres, caractéristiques du Mexique colonial, doivent leur nom à la concha, le coquillage, dont la nacre est minutieusement incrustée dans la surface picturale. Des œuvres comme Les Noces de Cana de Nicolás de Correa mêlent ainsi peinture et éclats irisés.  Inspirée des laques japonaises, cette technique métisse engendre des jeux de lumière subtils, dont les miroitements, animés par la lueur vacillante des candélabres, devaient envelopper l’espace sacré d’une atmosphère presque miraculeuse. Le raffinement atteint son paroxysme avec Francisco de Zurbarán. Sa Sainte Émérentienne, représentée avec une austérité apparente, brille par l’opulence de sa robe. Fils de marchand d’étoffes, le peintre transpose son héritage dans un rendu textile d’une précision remarquable.

Cette sélection de la Hispanic Society of America compose le récit visuel d’une Espagne rayonnante, où l’intensité de la foi dialogue avec l’affirmation du pouvoir et du prestige. La rigueur spirituelle y côtoie le luxe le plus flamboyant. Plus qu’un simple panorama historique, l’exposition révèle la modernité persistante de ces œuvres, capables de toucher encore aujourd’hui par leur force expressive. Un rendez-vous à ne pas manquer.

Lise Morlon

Du 26 mars au 2 août 2026

Musée Jacquemart-André, 158, boulevard Haussmann – 75008 Paris

https://www.musee-jacquemart-andre.com/fr