Créée en 2022 et rencontrant un succès important, la pièce de Antoine Le Frère et Florent Oulkaïd, La guerre des émeus, s’apprête à quitter le Théâtre 100 Noms de Nantes, direction le Festival off Avignon, à partir du 4 juillet. Une satisfaction pour les deux comédiens qui comptent bien défendre leur création politico-comique jouissive en terres sudistes.

On ne s’émeut guère, on rit plutôt franchement. Bien que le sujet soit grave : une guerre. Contre qui ? Des émeus. Farce ? Cela en a tout l’air, et pourtant.
Pourtant, en 1932, au cœur de l’Australie rurale, les émeus, sortes de grandes autruches, prolifèrent et conduisent l’armée nationale à engager une guerre particulière où le pouvoir politique y laissera beaucoup de plumes.
Ceci est une « histoire vraie », peut-on lire distinctement sur l’affiche de la pièce écrite par Antoine Le Frère et Florent Oulkaïd. Il y aurait de quoi douter. Une guerre (aussi) absurde, vraiment ? Des fusils face à des animaux : asymétrique mais pas antithétique. Le continent océanien en sait quelque chose : au XVIIIe siècle, les lapins se faisaient déjà tirer les oreilles lors d’une opération militaire similaire.
Mobilisation scénique générale
Sur scène, les deux comédiens s’en donnent à coeur joie. Puisque la guerre est absurde, autant virer également dans le registre du même nom.
Mise en scène par Elisa Mabit et Damien Reynal, La guerre des émeus se construit autour de plusieurs saynètes laissant toujours apparaître deux personnages. Une quinzaine est successivement interprétée par les deux acteurs qui changent au fur et à mesure de costumes avec une ingéniosité redoutable.
La guerre demande de la préparation : sur le champ, les comédiens livrent leurs munitions et visent juste.
Florent Oukaïd passe, ainsi, d’un commandant des armées à la gouaille qui n’a rien à envier au sergent-instructeur Hartman (Full Metal Jacket), à l’étoffe d’une parfaite mère au foyer. Antoine Le Frère oscille, quant à lui, entre l’austère rôle d’un ministre dépassé par les événements, et celui d’un soldat pleutre, craintif.
Des galeries de visages, d’expressions et d’uniformes traversent la pièce à mesure que les deux acteurs font montre de leur palette. Si le ressort comique, l’absurdité de la situation, est le fil conducteur de l’œuvre, les deux acteurs se penchent également sur le rôle de la femme en temps de guerre, sur les contestations qui accompagnent irrémédiablement chaque conflit.
Un large panorama, quasi sociologique, est dressé. Le tout, « poussé à l’extrême », comme le soulignent les deux artistes, afin de mieux faire ressortir les travers d’une société malade ; rongée de l’intérieur et rongeant les fors intérieurs.
Théâtre de la bêtise humaine

On ressort de ces 70 minutes de spectacle, ébouriffé. La mise en scène en cascade fonctionne bien et laisse apparaître, en filigrane, une réflexion plus profonde sur la folie des Hommes. Il suffit parfois d’un émeu pour créer des remous. Par cette mise en scène du conflit, la troupe entend souligner la bêtise humaine : « Il nous fallait un endroit d’impertinence pour répondre à un état du monde violent et qui parfois nous dépasse. »
Le parallèle avec la situation actuelle s’établit en effet rapidement. Faut-il en rire ou en pleurer ? Antoine Le Frère et Florent Oulkaïd ont choisi leur camp en se moquant et caricaturant.
Vous ne pourrez plus faire l’autruche : au sortir de La guerre des émeus, le spectateur le sait : la guerre est absurde. Mais la bêtise de l’Homme semble éternelle. « Il y a des maladies qui sont saines », temporiserait Ionesco.
Il y a des rhinocéros et des émeus. Dont acte, de guerre lasse.
Gabriel Moser
Crédit photo : théâtre 100 Noms
Jusqu’au 19 juin au Théâtre 100 Noms, 21 quai des Antilles, 44200 Nantes.
A partir du 4 juillet et jusqu’au 25 juillet au Festival off Avignon, La Factory, 19 place Crillon, 84000 Avignon.
